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Interview de Haytham Manna, porte-parole de la Commission arabe des
droits humains
Sans surprise, Israël a refusé publiquement, fin janvier, de
cautionner le rapport Goldstone sur les crimes de guerre, voire les
crimes contre l'humanité, commis lors de l'opération « Plomb durci »
lancée contre la bande de Gaza en décembre 2008-janvier 2010. Le
secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a mis en doute, vendredi 5
février, la crédibilité des enquêtes diligentées par Israël et le
Hamas, aussi visé par le rapport. Verra-t-on un jour les crimes
d'Israël punis par la Cour pénale internationale (CPI) ? Haytham
Manna, porte-parole de la Commission arabe des droits humains, tape
du poing sur la table et fait un point pour Saphirnews.
Saphirnews : Quelle est le travail entrepris par la Commission arabe
des droits humains dans le rapport Goldstone ?
Haytham Manna : En tant que porte-parole de
cette Commission et coordinateur de la coalition internationale
contre les criminels de guerre, je suis allé défendre la
constitution de la mission d’enquête indépendante par le Conseil des
droits de l’homme. Nous avons fait du lobbying pour obtenir une
décision à ce sujet. Les pays du Sud étaient en général favorables,
mais les Américains ont voté contre et les pays européens se sont
abstenus. Je ne sais pas comment on peut se déclarer défenseur les
droits de l’homme et refuser la constitution d’une mission d’enquête
après les massacres commis à Gaza ! L’Union européenne n’a
d’ailleurs pas fourni d’éléments explicatifs sur les raisons de son
refus. Pour cela, la position européenne est médiocre pour la
justice et le processus de paix.
Nous avons finalement obtenu une
majorité au Conseil des droits de l’homme
(qui a approuvé le rapport en octobre dernier, ndlr). Le juge
sud-africain Goldstone, avec une équipe plurinationale et
multiconfessionnelle, a mené cette mission en toute transparence.
Nous avons participé à une réunion de discussion très constructive
avec lui, en présence d’autres ONG (trois mois avant la publication
du rapport, ndlr).
Il nous a même proposé d’organiser une séance publique d’écoute des
victimes et des témoins palestiniens. Une idée originale dont j’ai
tout de suite fait part à Al-Jazeera, car le Conseil des droits de
l’homme travaille d’habitude avec beaucoup de discrétion.
Israël a une fois de plus rejeté le rapport fin janvier…
H. M. : Jamais,
dans l’histoire du Conseil des droits de l’homme, les accusés n'ont
accepté les accusations fournies par les experts. La réaction
israélienne est normale. Imaginez que les leaders israéliens
décident de se rendre à La Haye et dire au monde entier qu’ils sont
à la disposition du Tribunal pénal international (TPI). Ou que Tzipi
Livni (ex-ministre israélienne des Affaires étrangères, ndlr) se
rende à Londres pour dire au juge, qui a lancé un mandat d’arrêt
contre elle, qu’elle est à la disposition du Tribunal pour toute
question…
Je crois que les politiques, en général, ont toujours essayé, au nom
de l’immunité diplomatique, d’échapper à la justice quand ils font
l’objet d’accusations. Les criminels israéliens ne font pas
exception.
Seulement, ils font face à une soixantaine de rapports bien
documentés d’ONG du monde entier, qui montrent, preuves à l’appui,
les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité qu'ils ont
commis. Il n’est pas facile de démentir l’armada juridique et c’est
pour cela que les Israéliens essayent par tous les moyens de ne pas
collaborer.
Goldstone est un juge honnête, connu et reconnu pour ses positions,
qui vont au-delà de toute appartenance religieuse ou nationaliste,
pour ses positions contre l’apartheid en Afrique du Sud, pour son
travail en ex-Yougoslavie. Il a une notoriété internationale et une
honnêteté intellectuelle qu’on ne peut remettre en cause.
Que va-t-il advenir du rapport sachant que les États-Unis sont
contre et que l’UE a décidé de botter en touche ? Sera-ce
un rapport de plus jeté à la poubelle ?
H. M. : Les
grandes puissances, notamment les États-Unis, ont tout fait pour
étouffer le rapport à sa naissance. Hillary Clinton a tout fait pour
reporter ce rapport en mettant une énorme pression sur l’Autorité
palestinienne. Pourtant, on a réussi, avec l’appui de la population
palestinienne et des ONG, à faire revenir en force ce rapport.
Maintenant, personne ne peut tuer le rapport Goldstone. C’est un
document international connu et reconnu, qui est en passe d’être
traduit en plusieurs langues, notamment en Allemagne, italienne, en
arabe et en français, grâce aux efforts de la société civile.
Une quarantaine d’Etats, qui ont ratifié le statut de Rome tels que
la Bolivie, le Venezuela, l’Afrique du Sud et le Sénégal, soutient
notre démarche. Pour nous, militants des droits de l’homme, pas de
paix sans justice ! On ne peut pas parler de paix tant qu’il y a des
victimes, des crimes qui se perpétuent et des criminels en liberté.
Pensez-vous que la CPI prendra l’initiative d’ouvrir une enquête à
l’encontre des criminels de guerre israéliens comme le recommande le
rapport ?
H. M. : Nous
avons rencontré Luis Moreno Ocampo, procureur général de la CPI,
avec le ministre palestinien de la Justice, le président du Bureau
du sécretaire général de la Ligue arabe et des experts palestiniens,
arabes et européens. Je pense que le dossier avance bien. Il n’y a
pas d’obstacle juridique à notre démarche.
Tout ce que le procureur a demandé, il l’a obtenu ces derniers mois
: des données fournies par les ONG, les preuves des crimes commis
par Israël, des soutiens de pays. Ocampo doit être désormais prêt à
saisir la CPI. S’il ne le fait, il y a une demande d’adhésion de
l’Autorité palestinienne à la CPI qui doit être prise en compte.
Son seul obstacle serait l’intervention politique des opposants au
rapport Goldstone. Il y a des ennemis à cette procédure mais aussi
de la CPI qui n’ont pas envie de l’existence même de ce tribunal
comme le gouvernement américain, qui n’a jamais ratifié le statut de
Rome (de la CPI, ndlr) et qui a même retiré sa signature sous George
W. Bush.
Barack Obama pourrait-il éventuellement changer quoi que soit à ce
sujet ?
H. M. : Le
président américain a dit qu’il allait en discuter mais, à mon avis,
il n’y aura pas vraiment de poussée en faveur des droits de l’homme
pendant la période Obama. La Russie, la Chine, l’Inde et d’autres
grands États n’ont pas ratifié non plus le statut.
Parmi les pays arabes, seuls Djibouti, les Comores et la Jordanie
l'ont ratifié, ce qui montre que les États arabes sont mécontents de
l’attitude négative de la CPI en ce qui concerne les crimes
perpétrés en Irak, au sud-Liban et en Palestine.
A mon avis, le dossier du Soudan (accusé par le CPI de génocide au
Darfour, ndlr) et l’absence de réaction sur les crimes commis à
l’égard de populations arabes les a refroidis. On doit sortir de la
logique d’une justice sélective qui profite aux plus forts à une
justice universelle capable de juger tout le monde.
Mais beaucoup d’États arabes ne se sont pas prononcés clairement et
ouvertement pour le rapport. N’est-ce pas plutôt dû en partie à leur
proximité avec les États-Unis ?
H. M. : Il est
certain que la pression américaine est efficace, surtout auprès des
gouvernements pro-américains. Nous ne nous faisons pas d’illusion.
La délégation jordanienne a, par exemple, été contre nous lors du
vote du rapport Goldstone. Seule la pression populaire a fait qu’ils
ont voté pour. Notre combat est universel, mais la plupart des pays
arabes ont malheureusement des gouvernements qui ne sont pas
légitimes et démocratiquement élus. Aujourd’hui, leur soutien à
notre démarche se fait malgré eux, par la pression du peuple dans
ces pays.
Vous soulignez le fait que les lobbies pro-israéliens et pro-américains
sont puissants. Comment faire justement pour contrebalancer leur
pouvoir ?
H. M. : Je pense
que notre combat est inégal. Nous n’avons pas les mêmes moyens
financiers, matériels, médiatiques… mais les crimes sont tellement
visibles que même les meilleurs lobbies au monde ne peuvent pas les
cacher. Notre arme suprême est la justice.
Vous avez vu le documentaire « Gazastrophe ». Pourrait-il être
utilisé comme une éventuelle pièce à conviction auprès du CPI ?
H. M. :
Gazastrophe est un très bon documentaire,
qui vient s’ajouter aux plus de 200 heures de documentaires
audiovisuels mises à la disposition de la CPI ou de tout juge
européen qui accepte d’étudier la demande d’arrestation des
criminels israéliens. Les documents, aujourd’hui, ne manquent pas.
Ce fut une année très difficile, mais la récolte fut fertile pour
les instances des droits de l’homme.
Le rapport Goldstone préconise aussi une
enquête au sujet de possibles crimes de guerre commis par le Hamas.
Le droit à la résistance légitime a-t-il été souligné
?
H. M. : Dans le
droit international, la résistance légitime doit respecter le droit
humanitaire. Ce n’est pas parce qu’on est résistant qu’on a le droit
de tuer ou de blesser des civils. On a demandé au gouvernement de
Gaza de respecter les conventions de Genève et demandé une mission
d’enquête indépendante. Toutes les recommandations du rapport
Goldstone doivent être respectées. C’est avec ce respect que les
victimes peuvent vraiment espérer obtenir justice. En tant que
militants pour les droits de l’homme, nous sommes avec les victimes
sans distinction.
Le problème, aujourd’hui, est que beaucoup croient que le rapport a
mis victimes et bourreaux dans le même panier. Ce qui n’est pas vrai.
C’est l’un des meilleurs rapports sur les crimes commis pendant
l’opération. Surtout, le juge n'a pas accepté de respecter le mandat
donné, à savoir juste rapporter des crimes qui ont eu lieu sur les
22 jours de conflit à Gaza. Les crimes d’Israël ont commencé bien
avant. Le rapport Goldstone est une feuille de route pour tous ceux
qui défendent la justice dans le monde.
http://www.saphirnews.com/Rapport-Goldstone-Une-feuile-de-route-pour-tous-ceux-qui-defendent-la-justice-dans-le-monde_a11112.html
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