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Interview l'Humanité
Haytham Manna : "En Syrie, les groupes armés et le pouvoir ont
éradiqué la résistance civile "
Le responsable du Comité de coordination pour le changement
démocratique, une des composantes laïque et progressiste de
l’opposition,
plaide pour
une reconstruction
de la résistance
civile afin d’imposer une transition démocratique.
On assiste à une offensive armée à Damas
et à Alep contre le
régime. Comment cela est-il organisé ? Peut-on parler d’un
commandement unifié
de ces groupes armés ?
Haytham Manna. Il y a une dizaine de jours, le régime a commencé à
préparer le ramadan à sa façon, comme il l’a fait l’année dernière :
empêcher qu’il ne soit au service du mouvement populaire. Pour cela,
il a pris ses précautions dans plusieurs régions. Dans le même
temps, il a laissé entrer plusieurs groupes armés dans les
territoires où il pouvait contrôler ce qu’il se passait. Il y a eu
des mouvements d’attaque à Damas, mais rapidement encerclés. Ces
groupes ont reçu un soutien inattendu de forces venues du Sud, ce
qui leur a permis de rester un peu plus de temps. Mais on ne peut
pas remporter Damas avec 3 000 ou 5 000 personnes. C’est une ville
multiconfessionnelle, une ville où chaque fois qu’un groupe à
caractère idéologique attaque, la panique saisit la population. Il
est très facile pour l’armée de répliquer quand il y a une
neutralité de la part de la société, au sens large du terme. Notre
problème, maintenant, est que les forces les plus acharnées de ces
groupes armés sont les forces islamistes les plus radicales. Ce qui
fait peur à l’ensemble de la société. C’est un coup de poker de
plusieurs groupes, agissant au niveau local, qui n’ont pas la
capacité de coordonner les actions à l’échelle nationale. Il n’y a
pas de stratégie nationale.
Le régime syrien est-il aussi uni
qu’il y paraît ?
Haytham Manna. Je ne crois pas. Le caractère du régime syrien montre
qu’il y a une solidarité entre groupements d’intérêts militaires et
qu’il n’y a pas de défections. Mais, en réalité, chacun a l’ambition
de prendre sa place dans la Syrie de demain, donc c’est une
solidarité de façade. Qui a frappé les ministres ? On ne peut pas
encore y répondre. Mais on peut dire que, pour la première fois
depuis le 18 mars 2011, il y a eu un attentat à la bombe que
personne n’a entendu, pour lequel on n’a vu aucune ambulance, et qui
a pourtant été annoncé par la télévision syrienne et celle du
Hezbollah libanais.
Est-ce que le mouvement populaire, pacifique et démocratique, à
l’origine de la révolte qui a éclaté l’an dernier, ne se trouve pas
dépossédé
par ces groupes armés et fortement islamisés ?
Haytham Manna. Les groupes armés et la solution militaire adoptée
par le régime ont éradiqué la résistance civile. Car, quels que
soient la force et le nombre de points des manifestations pacifiques
aujourd’hui, elles ne représentent pas un dixième de ce qu’on a
connu il y a un an. Il y a un recul net au niveau des initiatives
pacifiques. Et aujourd’hui, si on parle d’une petite manifestation
dans un village, personne n’y prête attention, comme si cela ne
servait à rien. L’acte militaire a pris le dessus sur un discours
politique capable de regrouper et de créer une solution pacifique à
court terme en Syrie.
L’opposition est divisée. Vous ne travaillez pas avec le Conseil
national syrien (CNS), lui-même dominé
par les islamistes. Ne
serait-ce pas un facteur d’affaiblissement ?
Haytham Manna. L’idée selon laquelle il fallait construire quelque
chose de l’extérieur a affaibli ce qu’il se passait à l’intérieur du
pays. On a cru qu’une structure extérieure au peuple syrien pouvait
être la représentante auprès des instances internationales. Mais
c’est une structure qui n’est vraiment pas représentative de la
société syrienne, des forces politiques de l’intérieur et qui est,
en plus, dépendante de la volonté de trois États : la France, la
Turquie et le Qatar. Le CNS, malgré le soutien qu’il a obtenu aux
niveaux financier, médiatique et diplomatique, n’a pas atteint son
objectif. Il y a maintenant recherche d’une autre formule pour
unifier l’opposition. Pendant ce temps, les groupes armés ont avancé
sur le terrain et se sont radicalisés. Parce que l’argent qui est
arrivé au départ provenait de groupes salafistes. Cette « salafisation »
d’une partie des groupes militaires nous a plongés dans un conflit
interne. Il y a, d’une part, la peur de tout ce qui est extrémiste
dans une société modérée où coexistent plus de vingt-six groupes
religieux, ethniques, confessionnels. L’intervention étrangère,
qu’elle soit officielle ou non, a favorisé une coloration
idéologique islamiste au détriment des forces démocratiques et
laïques. Elle a favorisé également des actes de vengeance,
d’assassinats politiques en fonction de l’appartenance
confessionnelle. Ce sont des actes manipulés et influencés par les
courants djihadistes non syriens qui commencent à avoir une place
dans le pays et qui se coordonnent avec les groupes islamistes armés.
C’est un danger en cas de vide du pouvoir, car la résistance civile
est mal organisée, voire parfois absente à cause de la présence des
groupes armés. La solution politique pour une période de transition
n’est pas présente. Il n’y a pas de calendrier établi par les
différentes forces de l’opposition. Cette absence de coordination
donne l’avantage aux groupes islamistes les plus extrémistes. Les
laïques ont été assassinés par le pouvoir dès les premiers mois, ce
qui a ouvert la voie aux islamistes. Quand on marginalise la
solution politique, on marginalise les forces démocratiques.
Dans les solutions, il y a le plan Annan.
Mais est-il encore
d’actualité ?
Il y a l’évocation d’une transition,
mais certains
veulent d’abord le départ
de Bachar Al Assad. Que dites-vous ?
Haytham Manna. Les propositions d’Annan étaient une chance pour une
transition pacifique. Malheureusement, pratiquement depuis le début,
le Qatar a enterré ce plan et opté pour la poursuite de la
militarisation de l’opposition. Côté occidental, on a aussi pensé à
un plan B. Or, sans soutiens, régional et international, un tel plan
ne peut pas réussir. On laisse aux armes le soin de régler la
question, que ce soit l’armée loyaliste ou les groupes armés des
dissidents ou des islamistes. On va payer très cher cette absence de
solution politique. Il y a des guerres à l’échelle locale. C’est le
terreau pour la guerre civile qui peut aboutir à la formation de
milices, mais certainement pas à la création d’une armée capable de
protéger la population pendant la période de transition.
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