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L’intervention de Haytham Manna : Tente du dialogue,
Les musulmans à la rencontre de Genève et de sa population,
Genève, 29/06/2004
La naissance et l'élaboration d'une religion
monothéiste créent des liens communs entre le droit divin et le
droit positif. En revanche, derrière l'émergence des idées de droits
de l'homme, il y a en filigrane le principe de la séparation du
droit divin et du droit humain sans que cette séparation entraîne
forcément une contradiction ou un rapport conflictuel. L’histoire de
la révolution française et le conflit entre l’église et les figures
de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ont
sans doute installé un climat de méfiance entre droits humains et
droits divins. Mais les droits humains ne sont pas exclusivement
issus de l’exemple français. Dans la littérature américaine, la
question du conflit entre le religieux et le droit positif n’a
presque pas droit de cité. Le monde musulman n’a pas pris position
contre la déclaration universelle des droits de l’Homme. Le seul
Etat musulman à ne pas voter la DUDH fut l’Arabie Saoudite qui a
choisi, comme l’Union soviétique, de s’abstenir. Mais que représente
le wahhabisme pour plus d’un milliard de musulmans ?
En général, le religieux nous parle de
l'éternel, de l'absolu et du sacré ; alors que l'humain évoque la
faiblesse, l'inachèvement et la relativité. La plupart des religions
établissent le pont nécessaire entre ces deux dimensions à travers
le concept de dépendance humaine à l'égard de la divinité. Celle-ci
fait de l'homme un être mineur, tandis que les premiers défenseurs
des droits de l'homme font de l'indépendance de la personne le
fondement de leur projet.
Les droits de l'homme n’ont pas à être
considérés comme une religion et encore moins comme une idéologie.
Il s'agit d'une charte proposée par des hommes et des femmes de
différents pays, de différentes couleurs et religions, à un moment
donné de l'histoire de l'humanité. Cette charte n'a heureusement pas
la force du sacré. Par conséquent, elle est nécessairement soumise à
une évolution et reste par définition un projet inachevé. La
question de la religion est tout à fait différente. Son
universalisme déclaré n'abolit pas les frontières établies entre
ceux qui sont dans la communauté religieuse et ceux qui sont en
dehors, mais elle est par essence pour la dignité de l’être humain.
Dans le Coran, Allah a honoré Bani Adam, musulmans et non-musulmans.
L'idéologisation de la religion
telle qu'on peut l'observer aussi bien chez les ultranationalistes
juifs et les chauvins hindous, ne saurait constituer quelque apport
constructif que ce soit dans la sphère publique où des droits
universels de la personne. Contrairement à ce que Ihsan Hamis
Al-Mafregy avance, tous ceux qui ont confirmé que "l'islam est une
idéologie bien plus qu'une religion" (1) ont véritablement fait
obstacle à l'évolution naturelle d'un concept des droits de la
personne digne de l’Islam, de l'être humain et de notre époque.
On ne le dira jamais assez :
depuis la mort du Prophète, il n'est plus possible de parler d'un
islam au singulier, sauf pour exprimer notre approche subjective de
ce que nous considérons à titre personnel comme l'islam. Les
orientations de l'islam et les interprétations qu'on en a données
sont si nombreuses que nous sommes obligés de procéder avec
schématisme pour couvrir notre champ conceptuel. Champ dont la
diversité est à la mesure de l'extension géographique de l'islam et
du nombre des cultures que celui-ci a dû assimiler. Et on peut dire
sans hésitation, il y a des Islams compatibles avec les droits
humains et des Islams qui ne sont pas.
Al-Kawakibi n’a pas revendiqué
une lecture islamique des libertés fondamentales, et Ahmad Amin n’a
pas dit que sa vision de l’histoire est islamique. C’est le
mouvement politique islamique qui a insisté sur la nomination
formaliste de l’Islam. Ce qui a donné dans les années des idéologies
d’urgence une approche conflictuelle entre l’Islam et les droits
humains.
Dans son étude "L'islam et les droits
de l'homme" (2), Al-Mafregy nous donne un exemple de l'influence
exercée par les islamistes sur les études qui touchent à la religion
musulmane. Son point de départ méthodologique est une illustration
de l'approche fondamentaliste : "L'islam, dit-il, ne traite pas
l'homme isolé de ses semblables ou dépouillé de sa nature, mais vise
l'homme dans sa totalité, c'est-à-dire dans toutes ses aspirations
d'ordre économique, social, culturel et spirituel" (3).
Souscrire à cette approche,
signifie s'enfermer dans un discours idéologique réductionniste.
L'auteur, comme on l'a signalé plus haut, considère que l'islam est
bien plus une idéologie qu'une religion. Sa référence obligée à Ibn Arabi et à d'autres "esprits ouverts" ne cache pas une certaine
contradiction entre le concept de l'homme “esclave » de Dieu et
l'homme parfait du soufisme. Les limites de la définition
traditionnelle de la liberté sont camouflées par des généralités
telles que : "l'Etat musulman doit permettre à chacun de jouir de sa
liberté sans empiéter sur celle des autres"(4), "l'islam a pu
concilier les exigences de sa loi et la liberté de l'individu" (5).
Cependant, notre auteur est moins ambigu sur la
question du droit à la vie. Il soutient que "le talion est un droit
de l'homme parce que le meurtre a porté atteinte à la vie". Là il se
sépare complètement d’Ibn Arabi, un des premiers abolitionnistes de
l’histoire de l’humanité. Quant au châtiment corporel, son point de
vue est celui de l’auteur du “Code Pénal en Islam” l’egyptien Abdul
Kadir Audeh (exécuté par Nasser en 1955) et du fondateur du premier
groupe islamiste au Pakistan, Al-Mawdoudi. La question de la femme
n'est pas non plus mieux abordée. Ainsi, nous nous trouvons devant
une lecture occidentalisée de l'idéologie islamique, plutôt que face
à un islam ouvert aux grands principes universels de notre temps.
Cet exemple nous aura permis de montrer les
limites de certaines tentatives faites pour justifier une approche
très idéologique de l'islam à travers une relecture des principaux
droits de la personne, sur lesquels les fondamentalistes jettent un
nouveau jour.
Dans son étude : "La pensée
islamique et les droits de l'homme entre l'idéal et la réalité", Nasr Hamed Abu Zeid répond indirectement aussi bien à Al-Mafregy
qu'à Mohammed Al-Ghazali (6). Il rappelle que l'islam recouvre,
entre autres, la théologie rationaliste des Mu'tazilites, la
philosophie musulmane, le soufisme et la jurisprudence
traditionaliste. Il soutient qu'une approche objective nécessite une
libéralisation du savoir qui mette fin à la mainmise des apôtres de
la manipulation idéologique de l'islam.
Contrairement à l'approche fondamentaliste,
l’universitaire soudanais Abdullahi An-Na'im n'hésite pas à lever
des tabous et aborder la question sous l'angle révolutionnaire de
son maître le grand réformateur soudanais Mahmoud Mohamed Taha.
"Tant que la loi islamique moderne n'abandonnera pas son fondement
coranique complété par les hadiths, on ne peut éviter les violations
graves des droits universels de l'homme. Le respect de la chari'a ne
peut admettre l'abolition de l'esclavage ou l'élimination de toutes
formes de discrimination à l'égard des femmes" (7). Selon An-Na'im,
l'islam de Médine a joué son rôle historique. Il ne peut être une
référence juridique et socio-politique pour notre époque. C'est
l'islam universel, celui de la Mecque, marqué par la tolérance et
qui a prospéré loin de l'état d'exception qu'ont connu les Musulmans
à Médine, qui traverse le temps comme modèle de tolérance, de
fraternité et de liberté en matière de croyance. Taha et An-Na'im
expriment une approche originale et nouvelle de l'islam qui concilie
la charte internationale des droits de l'homme et le Coran. Jamal
al-Banna suit cet exemple avec le principe du renouveau de la
jurisprudence islamique.
Ces deux exemples nous montrent
la différence entre ceux qui se cantonnent dans le cadre de la
tradition orthodoxe et ceux qui tentent d'ouvrir le chemin d'Al-ijtihad
(l’effort intellectuel ).
Les progrès d'un mouvement des droits de l'homme en
terre d'islam et la montée parallèle de l'islamisme constituent un
sujet de choix pour certains universitaires. C'est le cas de
Mohammed Arkoun qui fut l'un des premiers en France à évoquer le
problème. Dans un article qui date de 1980, Mohammed Arkoun (8)
précise les grandes lignes de sa façon d'envisager la question : "Il
serait trop facile de dire par exemple : mais oui, en islam, tout
est garanti. On pourrait citer le Coran, les paroles du prophète,
des autorités musulmanes qui se sont exprimés sur le sujet de façon
ferme et novatrice.
- Il faut se garder de rejeter sur
l'islam la responsabilité des atteintes aux droits de l'homme qu'on
peut observer dans tel régime ou tel pays dit "musulman".
-
La notion d'un droit rattaché à la rationalité humaine est une
définition idéaliste. Le droit, comme le dit Marx, est le produit
d'un rapport de force.
- Le droit est l'expression d'un groupe qui a
pris le pouvoir et on le qualifie ensuite de droit religieux, de
droit sacré.
- Il faudrait reposer le problème du droit de
la personne tel qu'il a été défini dans chacune des trois traditions
monothéistes. Dans une étude critique, à la fois historique et
philosophique, il faudrait comprendre comment la notion des droits
religieux a pu fonctionner dans un cadre social et culturel
déterminé et comment cette notion ne peut plus fonctionner dans le
cadre de nos sociétés industrialisées, informatisées, rationalisées
sous l'empire de la raison que nous appelons scientifique et qui
est, elle-même, bien sûr à critiquer " (9).
Après
le trouble suscité par l'affaire Rushdie, Mohamed Arkoun, à la
recherche d'une approche de "conciliation historique", soutient en
1992 que l'instauration d'un terrain d'entente et d'une pensée
élaborée dans le cadre de l'islam susceptibles de faire cohabiter
les contributions positives de la laïcité et les grandes valeurs de
la religion est une tâche essentielle, possible mais de longue
haleine (10). L'analyse, selon Arkoun, doit se développer dans deux
directions :
"1- Quelle est la portée, aujourd'hui, d'un
discours "islamique" sur les droits de l'homme (...)
?
2- Dans quelle direction philosophique peut-on et
doit-on orienter la recherche des fondements et des garanties
d'application des droits de l'homme, aujourd'hui ?" (11).
La position d'Arkoun est basée sur le renvoi
dos à dos des religions traditionnelles et de ce qu'il appelle une
religion civile qui incarne une vision occidentale des droits de
l'homme. Si notre universitaire a bien étudié l'islam, sa
connaissance de la mise en oeuvre théorique et pratique des
instruments internationaux des droits de l'homme paraît très
limitée. Il tente de camoufler cette lacune en passant sous silence
le processus de l'universalité et de l'historicité des droits de
l'homme dans la culture occidentale. La force de la Charte
internationale des droits de l'homme ne vient-elle pas de sa
capacité d'absorber un pluralisme philosophique et culturel
nécessaire pour éloigner toute tentative d'idéologisation ?
Dans son article : "l'Islam et les droits de
l'homme" (12), le chercheur égyptien Mohamed Sayed Saïd évoque la
question d'une cohérence nécessaire entre une interprétation
rationaliste et humaniste des textes islamiques et un système
contemporain des droits de l'homme. Le but serait de gagner la
bataille pour le droit d'interpréter librement les textes et la
reconstruction sociale de l'expérience religieuse. Pour lui, les
textes sacrés sont en parfaite concordance avec la vision
contemporaine des droits de l'homme : l'unicité de Dieu et l'unité
de la race des humains s'accordent en un message universel. Sayed
Saïd insiste sur les principes de la dignité, de l'égalité et de la
justice, lesquels occupent dans la culture arabo-islamique la place
de la liberté dans la civilisation occidentale ou de l'égalité dans
les mouvements socialistes. Il aborde la dimension institutionnelle
et la recherche d'un équilibre entre les droits et les devoirs (largo
sensu car cet équilibre touche aux sphères spirituelle et
séculière).
Il est toujours difficile d'être à
la fois dedans et dehors. Les propositions de M. Saïd sont très
vagues et volontaristes, car la base du problème ne réside point, à
notre avis, dans les valeurs fondatrices mais dans l'expérience
historique surchargée à la fois de dogmatisme et de dynamisme. La
deuxième partie de son étude en est une excellente illustration. Le
rapport entre l'homme et le texte est à l'origine d'importants
conflits intellectuels en islam. Les grandes tentatives de réforme
dans l'histoire des Musulmans ont pour principal enjeu la liberté
d'interprétation du texte comme prétexte à la libéralisation
religieuse, seule capable de faire refluer le littéralisme dans
l'approche du texte coranique. A la base ce cette liberté on trouve
le principe d’Ibn Arabi «Sache que le sage parfait, droit et savant
est celui qui traite chaque situation et moment comme il convient
sans amalgame »(13)
On peut dire, sans prendre trop de
risques, que si l'histoire des idées est liée à l'histoire des
hommes, celle de la jurisprudence islamique est essentiellement
rattachée à l'histoire des khalifes. De ce fait, une lecture
humaniste de l'islam passe par une rupture intellectuelle avec les
idéologies du pouvoir socio-politique, autrement dit, par une
rupture avec l'obéissance aveugle à l'orthodoxie au pouvoir. Dans
ce cadre, l'élaboration des approches réformistes nécessite
forcément une critique de l'histoire politique en terre d'islam pour
dépasser l'ancienne école du khalife Juste à celle des citoyens.
Pour nous, le différend entre les défenseurs
des droits de l'homme et les fondamentalistes porte non pas sur la
croyance et la conception du sacré, mais sur la séparation de la
sphère séculière et de la sphère juridique. Personne ne pose la
question de la sécularisation de l'islam alors que le problème des
institutions dans les pays islamiques est primordiale. Ces
institutions sont entièrement l'oeuvre des hommes, et d'autres
hommes sont par conséquent capables de les amender. Heureusement, un
grand nombre d’intellectuels islamistes soutient aujourd’hui notre
principe de désacralisation de la sphère politique. Ce qui signifie
que l’identification politique à l’Islam ne constitue point une
supériorité supposée et une exclusion du pluralisme politique et
idéologique dans la société.
Avec ou sans l’Islam, une structure
étatique autoritaire s'appuie nécessairement sur une idéologie
autoritaire, si elle ne la produit pas. Les "oulémas du despotisme",
pour emprunter l'expression du réformateur Al-Kawakibi ont fait de
l'homme obéissant le paradigme du bon musulman et des révoltés des
zindiqs. On ne peut dégager de cette orientation des principes
universels des droits de la personne. Sortir de l’héritage politique
est une condition sine quoi non pour l’élaboration d’une
vision islamique très avancée de l’Homme et de l’histoire.
C’est la vie qui a réalisé les premiers pas vers
cette ligne de démarcation entre le pouvoir autoritaire, fut-il
islamique, et les grands courants de la pensée islamique de nos
jours. Jour après jour les Musulmans, victimes des violations
innombrables des droits humains, se rapprochent des droits de
l’Homme et deviennent des grands acteurs dans ce mouvement
historique. Et ce à un moment ou plusieurs tendances religieuses non
islamiques s’en éloignent. Il suffit de regarder vers les Etats Unis
pour réaliser que la question qu’on a posé sur l’Islam doit l’être
sur tant d’autres.
NOTES
1- Al-Mafregy, "L'Islam et les droits de l'homme." In
: Islam et droits de l'homme, textes présentés par Emmanuel
Hirsch, Librairie des Libertés, 1984, p.12.
2- Ibid., pp. 11-49.
3- Ibid., p.12
4- Ibid., p.24
5- Ibid., p.25
6- Muhammed
Al-Ghazali,
Droits de l'homme entre les enseignements de l'Islam et ceux de
l'ONU.
7- Abdullahi An-Na'im,
Vers l'évolution de la Chari'a islamique, Le Caire, Sina, 1994, (en
arabe), p.226.
8- Mohammed Arkoun,
"Pratiques et garanties des droits de l'homme dans le monde
islamique", in Fraternité d'Abraham, n° 27, Juillet 1980.
Réédité par Hirsch, op.cit. pp. 123-130.
9 - Arkoun, Hirsch, op.cit., p.130
10- Arkoun
M., Ouvertures
sur l'Islam, J.Grancher,
Paris, 1992.
11- Ibid., p. 205-206.
12- Mohamed
Sayed Said, "L'islam et les droits de l'homme",
in Riwaq Arabi,
n°1,
janv.1996, CIHRS, Le Caire, (en arabe).
13- ÑÓÇÆá ÇÈä ÇáÚÑÈí¡ Õ 169 æÇáäÕ : "ÇÚáã Ãä ÇáÍßíã
ÇáßÇãá ÇáãÍÞÞ åæ ÇáÐí íÚÇãá ßá ÍÇá ææÞÊ ÈãÇ íáíÞ Èå æáÇ íÎáØ".
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