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Lille le 23/06/2007, l’institut Avicenne des
sciences humaines. Colloque les musulmans en occident et la
citoyenneté.
Les notions de citoyenneté ont
pendant longtemps été conceptualisées comme des droits et des
responsabilités liés à l'adhésion à une communauté politico
juridique. Le caractère subjectif de ce concept s’apprécie par
rapport à un état de civilisation donné, même si l’on affirme le
caractère universel de certaines valeurs, inséparable de toute
notion politique dans les temps modernes.
Dans la
culture francophone, le mot citoyenneté est un concept surchargé
d’idéalisation et de flou idéologique. Tandis que les écrits
anglo-saxons ont accepté le ralliement entre nationalité et
citoyenneté. Autrement dit, ils ont limité les différences, si
différence il y a, entre le droit et son exercice actif.
Dans la
littérature américaine, le mot citizenship est employé
à la place de la nationalité dans les écrits francophones qui
établissent en général une distinction entre citoyenneté et
nationalité, même si on peut dire avec Oppenheim et Lauterpacht,
"Nationality of an individual is his quality of being subject
of a certain state, and therefore its citizen".(1)
Mais quelques
soient les origines et les convergences nationalité- citoyenneté,
les deux notions sont intimement reliées à nos identités comme
citoyens et aux questions de justice sociétale. Le niveau auquel les
institutions et les pratiques de citoyenneté sont inclusives ou
exclusives des intérêts et des inquiétudes de la plupart des groupes
vulnérables, sert de baromètre des valeurs de justice liées à des
individus, groupes et communautés particuliers dans chaque
civilisation.
Le citoyen
de la Révolution française
A la
Révolution, comme le signale Danièle Lochak, « Le mot se charge d’un
sens radicalement nouveau : Le citoyen, ce n’est plus simplement
l’habitant, c’est le membre de la nation –concept neuf, lui aussi,
qui désigne l’entité collective formée par l’ensemble des citoyens
et seul dépositaires de la souveraineté dans l’Etat. Le mot citoyen
condense donc désormais en lui deux significations conceptuelles
distinctes, mais indissociables : il désigne le national du pays et
le titulaire des droits civiques en tant qu’ils sont une seule et
même personne».(2)
A la
différence de la Constitution américaine, la déclaration des droits
de l’Homme et du citoyen de 1789 ne construit pas une distinction
claire entre les droits de l’Homme et les droits du citoyen. Est-ce
l’expression, comme l’interprète Jacques Zylberberg, d’une volonté
d’élargissement de la sphère du politique à l’ensemble des individus
mâles et majeurs dans le territoire, ou plutôt l’expression d’un
lien organique entre la citoyenneté et les principes généraux du
droit naturel de l’humanité ? (3)
A l’assemblée
constituante, l’idée dominante en 1789 fut que l’électorat n’était
pas un droit, mais une fonction. A tout individu vivant en société,
on reconnaissait un droit à l’individu s’imposant au législateur, le
droit de citoyen. Mais ce droit n’était pas le droit de voter,
c’était le droit d’être reconnu comme partie composante de la
nation. Le citoyen ne pouvait voter que si le législateur lui avait
conféré cette fonction. Mais en 1793, les idées de Rousseau
triomphent et le droit électoral de tout citoyen est affirmé : Tout
homme âgé de 21 ans est citoyen, tout citoyen est électeur. En plus,
on a le sentiment que la république triomphante va chercher les
citoyens au-delà de ses propres nationaux, parmi ceux qui ont bien
mérité de la liberté, dans un état d’assurance de sa propre
légitimité.
La défense
des droits des femmes à la citoyenneté, dans cette décennie
enflammée, n’est pas réservée aux pionnières. Bien que dans sa vie
publique l’homme politique n’était pas à la hauteur du philosophe,
Condorcet écrit sur le sujet : « Les droits des hommes résultent
uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles
d’acquérir des idées morales, et de raisonner sur ces idées. Ainsi
les femmes ayant ces mêmes qualités ont nécessairement des droits
égaux. Ou aucun individu de l’espace humaine n’a de véritables
droits, ou tous ont les mêmes ».(4)
En 1791,
Olympe de Gouges publie sa « déclaration des droits de la femmes et
de la citoyenne ». L’article 1 stipule que la femme naît libre et
demeure égale de l’homme, et l’article 4 définie le but de toute
association politique par la conservation des droits naturels et
imprescriptibles de la femme et de l’homme. Arrêtée le 20 Juillet
1793, alors qu’elle placardait elle-même ses affiches, elle est
condamnée à mort et exécutée le 3 novembre 1793.(5)
Enfant
légitime d’une révolution politique dans la pensée européenne
engendrée par la révolution française, le concept de la citoyenneté
n’a pas eu la même force avec sa restriction à l’époque coloniale.
La conquête privilégie le colonisateur, qui cumule les statuts, au
détriment du colonisé qui ne dispose, au mieux, que de l’amorce de
celui de national, mais presque jamais à de celui de citoyen. Et
comme le décrit si bien Claude Emeri, « Quand la colonisation
entre dans sa phase de reflux, et après elle quand la France est
sinon assiégée par ses anciennes « populations indigènes », au moins
convaincue de l’être, le nationalisme frileux se rétrécit sur le
champs de la citoyenneté qui le recouvre totalement ». (6)
La
déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 redonna à la
révolution française son droit de cité. La Convention européenne des
droits de l’homme et des libertés fondamentales a codifié, après les
années noires de la 2ème guerre mondiale, les droits
minima de la citoyenneté. Mais c’est le Pacte international relatif
aux droits civils et politiques qui refuse, dans son article 25,
toute discrimination dans les droits des citoyen(ne)s, en
demandant :
a) de
prendre part à la direction des affaires publiques, soit
directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement
choisis;
b) De
voter et d’être élu, au cours d’élections périodiques, honnêtes, au
suffrage universel et égal et au scrutin secret, assumant
l’expression libre de la volonté des électeurs; c) D’accéder, dans
des conditions générales d’égalité, aux fonctions publiques de son
pays.
Ceci dit, la
beauté des textes ne peut nous faire oublier la cruauté du réel.
Deux siècles après la Révolution, un sondage IFOP, publié dans « le
monde » du 30/11/1989 révèle que 66% des Français sont hostiles à
octroyer le droit de vote aux Musulmans de France, aux seules
élections locales !
Ce va et
vient nous amène à constater que la citoyenneté est, quelques soient
les valeurs idéologiques et polémiques du terme, un concept de "
clôture", déterminant les limites à (ou l'exclusion de)
la participation à certaines interactions sociétales. L'ambiguïté de
ce mot réside dans le fait qu'il est, dans le vécu, l'expression à
la fois, du germe du nationalisme constitutionnalisé et de la
capacité d'un système politique à faire avancer les valeurs
démocratiques d'intégration au détriment d'une entité fermée et
homogène. Car la naturalisation est en soi une agression à l'égard
des sentiments nationalistes basés sur une logique de différence
(linguistique, religieuse, sexiste ou dépendant de la couleur de
peau ...), voire "un mariage mixte" dans une tribu endogamique.
Quelle soit
inspirée de Jus sanguinis ou de Jus soli, la
citoyenneté est une affaire purement nationale. Elle est dépendante
du concept vague de la souveraineté de l'État. Le seul texte
non-national sur la nationalité (la convention de La Haye du 12
avril 1930) ne fait que confirmer cela :
" - Qu'il
appartient à chaque État de déterminer par sa législation quels sont
ses nationaux,
- que seule
cette législation permet d'établir si un individu est ou non
ressortissant de cet Etat".
La
variabilité interétatique nous frappe à la lecture des codes de
nationalité à travers le monde : la nationalité obtenue de fait (narodowski
dans la terminologie polonaise) ou de droit (obywatelstwo),
attribuée ou acquise, réglée par le mariage, la filiation, la
légitimation, l'adoption, l'établissement de la parenté, la loi de
retour, l'unité de la famille ( juris communicatio), pour
cause honorifique (honoris causa) ou une
représentation légale ...
L’on peut
cependant constater avec amertume, que les conditions d’adhésion
citoyenne sont de plus en plus difficiles, surtout avec la
recomposition étatique post communiste en Europe de l’est et dans
les Etats post Yougoslaves. Ainsi, la dénaturalisation de plus de
400 bosniaques musulmans, qui ont obtenu la nationalité par mariage
pendant la guerre, par une commission multinationale ad hoc,
est l’exemple d’une dégradation juridique qui peut envahir l’Europe.
D’autant plus que l’interrogation sur les exigences de
l’administration américaine, au nom de la guerre contre le
terrorisme, n’est pas à la hauteur des dégâts occasionnés envers et
contre la citoyenneté.
Il va sans
dire que « le code de nationalité » est presque toujours influencé,
pas seulement par des particularités socioculturelles, mais aussi
par des facteurs passionnels alimentés par les idéologies et les
mécanismes de peur de l’étranger. Même s’il est conditionné par une
dynamique d'intérêt, pour emprunter l'expression de Max Weber.
Pour cela, le
défenseur des droits humains ne peut qu’exiger que le concept de
citoyenneté, quelques soient le pays et les origines
socioculturelles, demeure sous le microscope puissant des valeurs
universelles des droits de l’Homme.
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1)
voir : art. citoyenneté, Haytham Manna, Short
Universal Encyclopeadia of Human Rights, Beyrouth-Damas, ACHR- Al
Ahali,Bisan, Eurab,2000, Vol 1, P.483,
2)
Dominique Colas, Claude Emeri, Jacques
Zylberberg, Citoyenneté et nationalité, perspectives en France et au
Québec, PUF, 1991 : Danièle Lochak La citoyenneté : Un concept
juridique flou.
3)
Ibid,
La
citoyenneté dans tous ses états, P.12.
4)
Cité par Diane Lamoureux, La citoyenneté : de
l’exclusion à l’inclusion, in Citoyenneté et nationalité, op.cit
5)
Déclaration publié dans : La conquête mondiale des
droits de l’Homme, Le Cherche Midi et l’UNESCO, 1998.
6)
Citoyenneté et nationalité, op.cit, P.4
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Médecin psychothérapeute et Docteur en anthropologie, Président du
Bureau International des ONG humanitaires, porte parole de la
Commission arabe des droits humains, Manna est l’auteur d’une
trentaine de livres en arabe, anglais et français.
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