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*Conférence prononcée à Taez
(Yémen) le 8 mars 2008, à l’occasion de la journée de la femme et à
l’invitation de Women's Forum for Research and Training - WFRT- Yemen.
Le contexte international et
arabe
Je
vais vous raconter une anecdote que j’ai eu l’occasion de raconter, il y
a cinq ans, dans une intervention sur la situation des Droits Humains
dans notre partie du monde, avant l’occupation de l’Irak. J’espérais
alors que les intellectuels occidentaux seraient en mesure de se
prononcer et de réagir pour tenter de rationaliser cette situation
loufoque qui caractérise le rapport à l’Etat d’urgence et ses
conséquences sur tout ce qui a constitué l’essence du combat des
peuples du monde entier pendant des siècles. Les cinq dernières années
n’ayant rien changé à la logique dominante ou en passe de l’être, dans
un contexte généralisé qui transcende les frontières, cette anecdote
garde tout son sens.
On raconte, dans un vieux récit
arabe, que la peste, personnifiée, a frappé un jour à la porte d’un
village. Un vieux sage l’accueillit et lui tînt ces propos : « laissez
ce village tranquille, ses habitants n’ont jamais commis le moindre
péché, ni désobéi à Dieu, ni agressé quiconque ». Et la peste de lui
rétorquer : « n’ayez aucune crainte, je ne resterai pas longtemps
dans ce village et quarante seulement de ses habitants seront touchés
par la maladie ».
Au bout d’un mois, le vieux sage
croisa la peste alors qu’elle quittait le village et lui dit : « ne
te suffit-il pas d’avoir ramené le mal, faudrait-il y ajouter le
mensonge : tu as tué quatre cents habitants » ! Et la peste de
répondre « ne sois pas injuste vieux sage, je n’ai contaminé que
quarante personnes, les autres sont morts de peur et de terreur ».
Cette anecdote résume en gros la
situation arabe et internationale après septembre 2001. L’agression de
la superpuissance mondiale a fourni l’occasion à cette dernière de
ressortir du fond de ses entrailles le discours politique le plus
extrémiste, le plus agressif et imparable contre lequel personne ne
pourrait s’opposer (1). Je rappelle que lorsque la Commission Arabe des
Droits Humains (ACHR/CADH) avait publié, peu avant la guerre contre
l’Afghanistan, un communiqué dans lequel elle s’était opposée à la
guerre et avait appelé à juger équitablement les responsables de
l’attaque du 11 septembre, des voix sionistes s’étaient élevées pour
nous accuser de connivence avec le terrorisme. Bernard Kouchner, quant à
lui, n’a pas hésité à critiquer les ONG qui, comme la nôtre, s’étaient
opposées à la guerre. Il a soutenu même les bombardements aveugles de
l’Afghanistan et les a considérés comme relevant de la légitime défense,
et donc parfaitement légitimes.
La surenchère dans le soutien à
la politique américaine est devenue un des nouveaux critères de « la
légitimité internationale », et la course effrénée pour satisfaire
le géant américain a dépassé les limites de l’entendement. Nous citons
Bernard Kouchner, non pas parce qu’il fut la personnalité française la
plus illustre ayant soutenu l’occupation de l’Irak, mais parce qu’il
vient d’être récompensé pour ses positions belliqueuses en se faisant
désigner à la tête du ministère des affaires étrangères en France.
Moins d’un mois à peine après les
événements du 11 septembre, les représentants de l’administration
américaine ont présenté une liste d’exigences dont :
1) Présenter toutes les
informations sécuritaires concernant les organisations terroristes,
2) Fournir la liste des chefs des
organisations terroristes,
3) Procéder à la fermeture des
locaux et des bases,
4) Contribuer par une
participation financière,
5) Fournir une aide politique et
médiatique et une participation militaire en cas de besoin,
6) procéder à l’arrêt de toute
incitation médiatique au terrorisme.
Ce message a été bien reçu, non
seulement au plan arabe, mais aussi international. Juste avant les fêtes
de fin d’année, le 14/12/2001, une force blindée franco-italienne,
composée de 50 militaires et relevant de la KFOR, a fait irruption dans
les locaux du Secours International, GR, à Jakova. Elle a enfoncé les
portes, bien qu’on lui ait remis les clés, puis confisqué tout ce que
contenait le local : ordinateurs, dossiers, carnets de comptes et
d’adresses, documents personnels privés, passeports des fonctionnaires
et de leurs épouses ainsi que tous les documents les concernant,
délivrés par l’UNMIK. A la fin de la descente, cette force a arrêté
toutes les personnes qui étaient présentes.
Les fonctionnaires ont été
torturés avant même qu’on les interroge et ce, en présence d’un agent du
FBI. Ajoutons à cela, les divers mauvais traitements et humiliations
lors du transport en prison, notamment par l’obligation faite aux
détenus de se dévêtir et de se mettre à nu, avec des coups sur toutes
les parties du corps et leur mise aux chaînes. Tout le personnel a été
par la suite conduit à la base américaine de Boundstail où les
interrogatoires ont continué dans des conditions inhumaines : détention
en isolement et interrogatoires menés par un trio. Les interrogatoires
portaient sur les objectifs de l’organisation humanitaire et les raisons
du pèlerinage des musulmans à la Mecque (3).
Ce qui s’est passé au Kosovo sera
réédité au Pakistan, en Afghanistan, en Azerbaïdjan, au Maroc, au Yémen,
en Jordanie, au Koweït et en Arabie Saoudite. Au cours de cette période,
les gouvernements arabes avaient cédé plus qu’on leur avait demandé. Ils
ont parfois opté pour ce dont leurs services n’étaient point compromis.
Il devînt ainsi indispensable pour tout pouvoir répressif de donner la
preuve de son engagement dans la guerre contre le terrorisme, étant
donné bien sûr que les USA sont une république démocratique ayant une
lecture très particulière des droits de l’homme s’écartant de celle qui
a prévalu au plan universel. C’est une lecture centrée principalement
sur les droits individuels, politiques et civils et qui ne reconnaît pas
les autres droits, économiques, sociaux et culturels tels que prévus
dans le pacte y afférent. Les USA ne reconnaissent pas non plus le droit
au développement et à l’environnement tels que tels que prévus par les
critères internationaux. Les USA refusent aussi de se joindre aux pays
qui ont ratifié la convention internationale des droits de l’enfant et
la création de la Cour pénale internationale.
Pour ces multiples raisons, nous
allons essayer de centrer ce papier sur les régressions connues dans le
domaine des libertés civiques, considérées par les USA comme le
fondement de leur conception des droits de l’homme, pour démontrer le
recul et même l’effondrement de cette conception au niveau arabe et
international. Nous mettons aussi en exergue le prix payé par les
peuples, quand les gouvernements voyous qui les dirigent, cautionnés par
leur modèle, prennent exemple sur ce qu’il a de plus mauvais dans tout
ce qui touche aux problèmes de la dignité et des droits de l’homme.
A la suite d’une déclaration du
vice ministre de la défense américain disant en substance « que la
situation est grave et que cela demande des investigations hors du
territoire américain qui ne correspondent pas aux engagements des
services de sécurité tels que prévus par les lois américaines et la
convention internationale contre la torture », des pays, allant du Maroc
au Yémen, ont offert de mener les interrogatoires sur leur territoire en
présence d’officiers américains. Des informations sûres confirment qu’un
responsable sécuritaire américain était présent lors de ces séances
d’interrogatoire, accompagnées de torture et de traitements avilissants.
Le Koweït :
Dans un témoignage présenté à la
Commission Arabe des Droits Humains, le koweïtien Khaled Al Dosari,
ancien détenu dans les prisons marocaines, énumère les méthodes de
torture qu’il avait subies du 11/06/2002 au 19/08/2002 : coups sur
toutes les parties du corps y compris la plante des pieds, brûlures aux
mégots de cigarettes, privation de nourriture et de sommeil, fort
éclairage, coups sur la tête, bruits sonores de klaxon dans la geôle,
ingurgitation d’un liquide ayant des effets sur la mémoire, injures,
vexations et avilissements, obligation d’embrasser les pieds des
inspecteurs, chantages, aveux extorqués sur une prétendue appartenance à
Al Quaida, (rencontre d’un responsable des services de sécurité irakiens
et d’un responsable du Hamas). Il confirme d’autre part la présence
d’officiers des renseignements américains et saoudiens tout au long de
l’interrogatoire. Il lui a été demandé par ailleurs de déclarer qu’il y
avait des relations entre Al Quaida et le régime irakien, en
contrepartie de sa libération (4).
Tout de suite après son
témoignage à la CADH/ACHR, à Aljazeera et au journal Al Quds alarabi,
Khaled Al Dosari a été l’objet de poursuites ; et le journaliste auquel
il avait donné cet interview au Koweït a été arrêté. Son frère et son
père furent aussi arrêtés afin de le contraindre à se rendre, ce qu’il a
fait quelque temps plus tard. La CADH a entrepris alors une campagne en
sa faveur et Khaled Al Dosari a été libéré juste avant la fête de l’Aïd
Al Fitr.
Les poursuites contre tous ces
témoins gênants s’expliquent par le désir des gouvernements de les faire
taire, les empêchant de s’engager davantage. Khaled a essayé de nous
accompagner dans notre action en faveur des victimes innocentes de « la
guerre contre le terrorisme » et a fondé une organisation Koweïtienne
contre la torture. Ainsi, il a réuni, avec d’autres amis, 54 témoignages
de Koweïtiens ayant subi la torture, que la CADH a présentés au
rapporteur spécial sur la torture du Haut Comité des droits de
l’homme.
Les services de sécurité
koweïtiens ont organisé, avec nombre de journalistes, une campagne de
diffamation contre Khaled, le présentant comme le responsable, au
Koweït, d’une organisation spécialisée dans l’envoi de combattants
volontaires en Irak. Notre ami a dû se cacher, mais il a été jugé et
condamné par contumace à 10 ans de prison.
Le cas des quatre koweïtiens de
Guantanamo est à part. Ils ont été innocentés de l’accusation de «
combattants ennemis », et malgré la demande réitérée du parlement, du
gouvernement et de la société civile de les libérer et en dépit de la
demande présentée par l’Emir du Koweït au président Bush pour leur
libération, rien n’a été fait. L’administration américaine est demeurée
sourde aux appels d’un pays où les services de sécurité de l’Etat
exécutent fidèlement et même avec zèle les demandes des Américains.
Le Maroc
Le Royaume Marocain ne s’est pas
contenté de consacrer la torture comme partie intégrante de
l’interrogatoire. Il a ratifié la convention arabe de « lutte contre le
terrorisme » et a rejoint ainsi la liste des pays qui lui consacrent une
loi. C’est ainsi que fut promulguée la loi contre le terrorisme, dont
Abderrahim Saber dit « qu’elle comporte de nombreuses analogies avec
le Patriot Act, voté par le Congrès américain. Ainsi dans l’article 218,
alinéa 1, nous avons une définition du terrorisme des plus vagues et des
plus vastes. L’alinéa 5 du même article traite des sanctions réservées
aux terroristes en les aggravant et en y ajoutant la peine de mort,
chère à Bush ».
L’alinéa 6 quant à lui, incite les citoyens « à la
délation et à dénoncer aux autorités toute personne ou comportement
douteux». L’article 108/3 autorise « la surveillance des
communications téléphoniques, etc...
Ceci avait précédé les explosions de Casablanca qui ont
été suivies par l’arrestation de 3000 personnes, dont près de 2000 ont
été libérés par vagues successives.
Mais si la loi est mauvaise, la réalité est encore
pire : on assiste à des vagues quasi régulières d’arrestations, à
l’interdiction de réunions du mouvement Aladl wal Ihsan, à des
interpellations par anticipation dans les rangs des divers mouvements
islamistes et enfin à l’interpellation de près de 80 activistes
politiques dont le secrétaire général du parti Al Badil Al Hadhari,
Mustafa Mou’tassim, Mohamed Amine Rakkala, président du Conseil national
et Mohamed Merouane, secrétaire général du parti du mouvement de l’Oumma,
pour motif de terrorisme, accompagnée de l’interdiction des dits partis.
Le pouvoir marocain ne s’est pas empêché de reluire son
image en instrumentalisant les Comités de réconciliation qui ont certes
ouvert audacieusement des dossiers importants, mais oublié que les
droits de l’homme ce n’est pas uniquement le passé, mais aussi le
présent et l’avenir.
Syrie :
Dès le premier jour où les
Etats-Unis avaient commencé la publication les listes des terroristes
d’Al Quaida, les services secrets syriens ont pris l’initiative de
diffuser les listes de tous ceux qui proclament « Il n’y a de Dieu que
Dieu » dans le mouvement islamiste syrien, en Syrie et en exil.
Evidemment, tous ceux qui ont été cités ont été considérés comme liés à
Al Quaida qui devînt par miracle le plus grand mouvement politique
syrien de l’opposition.
De nombreuses personnalités se
sont engagées dans cette logique, tel le procureur espagnol Garzon qui
avait poursuivi Pinochet, ainsi que de nombreuses autres personnalités
judiciaires européennes. Le journal londonien Al Hayat lui aussi s’est
engagé dans la brèche et son correspondant à Damas a écrit de nombreux
reportages se fondant sur des informations des services syriens. Par un
curieux retournement du balancier, le même correspondant a été
interpellé par la suite et s’est transformé en prisonnier d’opinion à
Damas.
Cette politique qui vise à
satisfaire les Américains, ne commença à s’estomper que lorsque le
régime syrien lui-même s’est retrouvé en difficulté dans le dossier
libanais, après l’invasion de l’Irak. Les arrestations n’ont pas pris
fin pour autant. Elles se font simplement pour des motifs à connotation
locale, sans volonté de rendre service aux Américains dont les
exigences, devenues tout simplement folles, font fi de tous les
mécanismes nationaux et internationaux.
La répression non plus ne s’est
pas arrêtée. Les autorités syriennes avaient en effet jugé 8 activistes
de la société civile et 2 députés à l’assemblée du peuple, au cours
d’une vague de répression qui avait débuté le 1er août et s’est terminée
le 9 septembre 2001, juste avant les événements du 11 septembre. Ces
arrestations furent pour des considérations locales, afin de mettre fin
à ce qui fut appelé le printemps de Damas. Parmi les condamnés, Aref
Dalila, qui a écopé 10 ans de prison, est toujours incarcéré. Le
gouvernement a tergiversé pendant une année avant qu’il ne se décide à
libérer 36 détenus, jugés de santé fragile et rassemblés à la prison de
Sydania, Il reprît son action répressive et ses arrestations à
l’encontre de journalistes et d’activistes, hommes et femmes, dans le
domaine de l’information, pour terroriser les esprits libres ainsi que
les jeunes, islamistes et démocrates, rassemblés dans des groupuscules
restreints, sans grande influence.
Mais les services de sécurité,
qui poursuivent depuis 1970 une stratégie consistant « à casser l’œuf
avant qu’il n’éclose », ont continué à appliquer une politique
sécuritaire préventive. Ils continuent présentement à suivre la même
politique de terreur et de répression des hommes politiques et des
activistes des droits de l’homme. Ainsi, ils interdisent aux symboles de
l’activisme des droits de l’homme de voyager à l’étranger ou
conditionnent ces voyages par l’accord préalable des autorités
sécuritaires. Ils arrêtent aussi des activistes kurdes pour des motifs
inconsistants et les jugent pour affaiblir et atomiser le mouvement
politique kurde syrien. Il y a deux ans, ils ont entrepris une vaste
opération d’arrestations dans les rangs du groupe de la Déclaration de
Damas- Beyrouth, embastillant l’écrivain Michel Kilo, l’avocat Anouar Al
Bunni, ainsi que sept autres de leurs camarades. Tout cela se passe
après la fermeture des muntadas indépendants dont le dernier fut
celui de Jamal Atassi.
Les arrestations touchèrent des
activistes dans la presse et des internautes. Il faut rappeler que des
dossiers importants des droits de l’homme sont toujours gelés, tels que
la privation de 200.000 kurdes de la nationalité syrienne, de nombreux
cadres politiques de leurs droits civiques et des milliers de politiques
et de leurs proches de voyager. Les expatriés qui reviennent au pays ne
sont pas épargnés non plus. Les autorités ont par ailleurs promulgué une
loi sur les publications qui normalise les lois d’exception en vigueur.
Le tableau se complète enfin avec
l’arrestation des membres de « la direction de la déclaration de
Damas pour le changement démocratique » à l’issue de leur réunion du
1er décembre 2007. Certains d’entre eux, tels que Fida Al Horani, Fayez
Sara, Akram Al Bunni, Ali Abdallah, Ahmed Tâamia, Walid Al Bunni,
Mohamed Hajji Darouiche, Jabr Echoufi, Marwan Al Ich, Riad Seif et Talal
Abou Dane sont toujours incarcérés. Espérons enfin, qu’aujourd’hui, qui
correspond au 45 ème anniversaire de la promulgation de l’Etat
d’urgence, ne soit pas une occasion pour allonger la liste des internés
politiques. (2 semaines après, trois kurdes syriens sont tués la nuit de
Nawrouz à Qamishli par les forces de sécurité).
Tunisie
Le président tunisien est aussi
de ceux qui ont bien accueilli les événements du 11 septembre. Il
rappela qu’il fut le premier à avoir fait voter une loi pour lutter
contre le terrorisme (1993) et une loi sur la presse, susceptible de
faire juger tout citoyen qui parle de la chose publique. Il proposa ses
services pour tout et n’importe quoi et rend plus difficile les
conditions de détention des prisonniers du Nahdha, dont 25 membres
demeurent toujours en prison, depuis bientôt deux décennies. Le
président tunisien arrêta plusieurs symboles de la lutte pour les droits
de l’homme et des journalistes dont le dernier est Sélim Boukhdir.
L’arrogance des autorités et leur
défi de l’opinion publique, arabe, tunisienne et internationale sont
apparus au grand jour quand elles osèrent s’attaquer à maître Béchir
Essid, doyen des avocats tunisiens et membre fondateur de la Commission
arabe des droits humains (CADH), en violant son cabinet, en mobilisant
des avocats contre lui et en le poursuivant devant la justice. Il
s’agissait d’une vaine tentative de démanteler une organisation
indépendante de la société civile tunisienne, à travers son représentant
élu. Cette tentative n’a pas seulement échoué, mais après une éclipse de
5 ans, maître Essid est revenu sur la scène et a été réélu doyen des
avocats tunisiens.
Pour services rendus, les
autorités tunisiennes ont eu un communiqué officiel des autorités
américaines affirmant que « le président tunisien actuel est le mieux
qui représente l’ordre et la stabilité en Tunisie, et qu’il suffisait de
quelques changements mineurs pour que la situation tunisienne des droits
de l’homme s’améliore ». Ainsi, ces conseils au président tunisien
ont eu pour conséquence, une réforme constitutionnelle et des élections
aux résultats connus d’avance. Les autorités tunisiennes ont tenu leurs
promesses vis-à-vis de l’administration Bush et interpellé toutes les
personnes qui lui ont été remises par les européens, la Syrie et
Guantanamo. Elles les ont jugées et condamnées à des peines très dures
et continuent de procéder à des arrestations périodiques sous prétexte
de combattre le terrorisme.
Par ailleurs, les autorités
tunisiennes ont renforcé les entraves aux activités publiques et empêché
la tenue de congrès ordinaires, tels que celui de la LTDH. Elles
imposèrent une surveillance rapprochée à certains militants et provoqué
l’agression de militants par des inconnus (des agents de police accusant
les militants d’être à la solde de l’occident !!!), comme cela s’est
passé avec notre collègue Moncef Marzouki lors de son retour en Tunisie,
puis récemment avec Omar Mestiri et Sihème Ben Sedrine.
La liste des anciens prisonniers
politiques du Nahdha, interdits de voyager à l’étranger, de se déplacer
à l’intérieur du pays, de poursuivre des études ou de travailler, est
très longue. Après la prison et la coupure du monde, vient la grande
prison face au monde. Ainsi des universitaires, des académiciens et des
journalistes de la meilleure élite tunisienne, sont assiégés par tous
les moyens sans la moindre charge, ni motif légal ou couverture
judiciaire. Nous pouvons citer à titre d’exemple, le cas de Ali Ben
Salem (76 ans) : un symbole de la lutte contre la colonisation qui
continue à militer aux plans syndical et des droits de l’homme et qui
est tout simplement assiégé chez lui. Il ne peut recevoir des visiteurs
et ne peut même pas se faire soigner à l’étranger, au seul motif qu’il
milite en faveur des droits de l’homme et de la liberté dans son pays.
Aujourd’hui, alors que nous sommes ici à fêter la journée internationale
de la femme, il y a des femmes en Tunisie qui marquent leur solidarité
avec l’étudiante emprisonnée Karima Boucetta.
Algérie
En Algérie, les événements du 11
septembre ont eu pour conséquence d’anéantir le projet du président
Bouteflika de réaliser la réconciliation nationale, à son arrivée au
pouvoir. Depuis, le gouvernement algérien ne se gêne nullement dans tout
ce qu’il entreprend. Il tape successivement sur les arabes et les
berbères, se moque de l’action revendicative et du combat démocratique
et reçoit les délégations arabes, officielles et officieuses pour les
entretenir de ses succès en matière de lutte contre le terrorisme.
L’Algérie compte le plus grand nombre de détenus politiques et de
disparus dans le monde arabe au cours des années mille neuf cents quatre
vingt dix. L’exemple du militant algérien des droits humains, le Docteur
Salah Eddine Sidhoum, illustre parfaitement la situation de tous ceux
qui se sont opposés à la solution sécuritaire prônée par les généraux
algériens. Ce militant a été poursuivi par la hargne des groupes
islamiques armés en même temps que par la haine de la sécurité militaire
depuis 1994. Malgré cette situation très dure, ce militant a réussi tout
au long de nombreuses années, à fournir aux ONG des droits de l’homme,
des informations de la plus haute valeur sur les violations flagrantes
qui se sont produites depuis le début de la solution sécuritaire (1992).
Des pressions arabes et internationales ayant mis fin à sa poursuite, il
se décida à sortir en plein jour et à se livrer à la justice. Après une
courte grève de la faim il a été acquitté.
Vous avez entre les mains un
dossier de la Commission Arabe des Droits Humains (CADH), sur la torture
en Algérie. Je dois vous faire remarquer que les détenus qui nous ont
fourni ces informations ont été changés de cellule et coupés du monde,
et que la personne qui suit avec nous ce dossier, est le journaliste
Anouar Malek qui vient d’être mis par les autorités algériennes sur la
liste d’Interpol.
La Mauritanie
En Mauritanie, le Colonel
Mouaouia Ould Taya n’a pas réussi à se maintenir au pouvoir malgré sa
normalisation avec Israël et sa guerre contre le terrorisme, au cours de
laquelle il n’a pas hésité à livrer un de ses compatriotes à Guantanamo.
Le Conseil militaire issu du coup d’Etat a respecté les engagements
fondamentaux qu’il a tenus pour la période transitoire. Les élections
présidentielles qui se sont déroulées depuis, ont drainé toutes les
accumulations historiques dans une opération aux perspectives peu
claires, au cours de laquelle des alliances disparates se sont nouées
pour un objectif strictement électoral : formations tribales, vieilles
forces traditionnelles et services de sécurité.
La Mauritanie vit actuellement un
état d’équilibre entre forces d’égale faiblesse dans lequel opposition
et pouvoir se trouvent interdépendantes, la pauvreté étant le plus grand
ennemi des libertés. La corruption est aussi un cancer en héritage de la
dictature. La Mauritanie qui vit une période de transition pacifique et
difficile à la fois, est confrontée aussi à des grands dossiers tels que
ceux des déplacés, de l’esclavage, des détenus islamistes et du retour
des militaires à leurs fonctions. Tous nécessitent des solutions
nationales, sages et rapides.
Ce pays, qui a vécu sous une
dictature d'un autre temps, commence à se libérer tant bien que mal de
ce cauchemar. La nouvelle Constitution mauritanienne est certainement
plus avancée que celle de l’Irak toujours sous occupation.
En tant que Commission Arabe des
Droits Humains, nous demeurons en contact avec l’expérience
mauritanienne afin de consolider le rôle de la société civile et pour
appuyer l’indépendance de la justice et encourager toute politique de
développement soutenant des avancées au plan des libertés d’association,
d’organisation et d’expression.
Le Soudan
Le Soudan représente l’exemple
par excellence des retombées catastrophiques des guerres civiles sur les
pays du sud. Malgré l’accord entre le mouvement populaire et le parti au
pouvoir, pour entreprendre des réformes et des changements dans la voie
de l’ouverture politique, le chemin parcouru est encore en deçà de ce
qui est requis pour asseoir la cohésion sociale et nationale.
Le drame du Darfour, dans lequel
la responsabilité du gouvernement est patente, constitue un poignard
dans le dos des gouvernants et des gouvernés. Ce drame est sorti de son
cadre national pour une internationalisation où l’instrumentalisation
est déjà permanente. Notre organisation a sollicité de visiter le
Darfour, et après un refus qui a duré deux ans, nous comptons envoyer au
mois de juin prochain une mission d’investigation.
L’Arabie Saoudite
Le dossier Saoudien des droits de
l’homme est des plus exécrables que nous ayons entre les mains. Il
suffit pour s’en convaincre de feuilleter le rapport de la CADH au
chapitre de la liste non exhaustive des détenus et qui comporte quelques
600 détenus politiques, sans jugement et privés de leurs droits
élémentaires, en plus des détenus irakiens, yéménites (près de 50) et
bien d’autres.
Les Renseignements généraux ont arrêté quatre membres de
la CADH, Matrouk El Faleh, Abderrahman Allahem, Ali Demini, Abdallah Al
Hamed le 16 mars 2004. Ils ont été jugés et lourdement condamnés, mais
libérés le jour de l’intronisation du Roi Abdullah. Cette grâce nous a
tous comblés de joie et avait auguré d’une ère nouvelle, avons-nous cru,
puisqu’elle a englobé le Cheikh Saïd Zaïter. Mais les mêmes services ont
interpellé de nouveau ce dernier à la première occasion, alors qu’il
était en mauvaise santé. D’autre part, les mêmes services ont arrêté, le
vendredi 2 et le samedi 3 février 2007, une dizaine de personnalités de
la société civile, à la suite d’une réunion tenue à Jeddah. Huit d’entre
elles se trouvent toujours en prison au prétexte fallacieux de
soutenir « la lutte contre le terrorisme, son financement par des
collectes illégales, des transferts de fonds à l’ordre de correspondants
douteux dans le but de mobiliser des citoyens à s’engager dans des
régions troubles ».
Les personnes actuellement en prison sont : Séoud
Mokhtar Al Hachemi, Abderrahman Achemiri, Souleiman Errouchoudi, Abdel
Aziz Al Kheriji, Moussa Al Karni, Chérif Seif Eddine Faycal El Cherif et
Mohamed Hassen Al Korchi.
Et comme si la présence dans les prisons de quelque
centaines de détenus non encore jugés ne suffisait pas, un tribunal
Saoudien a confirmé la condamnation du docteur Abdallah Al Hamed, un
intellectuel musulman et activiste de droits humains, à 6 mois de prison
et son frère à 4 mois de prison, pour avoir soutenu les familles de
certains personnalités incarcérées elles-mêmes pour avoir réclamé la
libération des prisonniers politiques. Mentionnons enfin que
l’internaute Fouad Al Ferhane est toujours en prison depuis la
célébration de la journée internationale des droits de l’homme en 2007.
Par ailleurs, en Arabie Saoudite, l'on se
trouve face à une grave atteinte au droit de la société à la création de
ses propres associations de bénévolat, avec la libre définition de leurs
objectifs et conseils de direction qui y assument les résultats de leurs
exercices devant la loi et leurs membres. La décision de la mise en
place de «l’Organisme national saoudien de secours et d’œuvres
caritatives pour l’étranger», ainsi que l’annulation de l’ensemble
d’organismes, institutions, associations caritatives et commissions non
autorisées par ordre royal, sous l’autorité de la présidence du conseil
des ministres, signifie la mise à mort, en plein jour, des initiatives
sociétales et de la participation des individus aux affaires publiques.
Il est, en partie, constitutif d’une politique d’édification d’un Etat
absolutiste contemporain, dont la seule raison d’être est la
satisfaction de l’actuelle administration américaine. Signalons enfin
que les méthodes de fonctionnement interne de cet organisme, sont en
complète contradiction avec l’esprit de notre époque et les impératifs
des réformes politiques, sociales et économiques.
L’ACHR a publié, en mai 2004, un rapport
accablant sur la détention arbitraire en Arabie Saoudite où plus de 600
détenus se trouvaient à la prison d'al-Haer. 4 grands symboles de la
réforme constitutionnelle pacifique et membres de la Commission arabe
des droits humains : Dr. Abdellah Al Hamed, Dr. Matrouk Al Faleh, le
poète Ali Demmini et leur avocat Abderrahmane Al Lahem ont
été détenus et condamnés dans un procès inique. C’était aussi le cas du
Dr Saïd Ibn Mobarak Al-Zair et de ses deux fils Mobarak et
Saad. Il a suffi de 3 minutes sur Al-Jazeera pour que l’ancien
détenu, qui a fait plus de 7 ans de prison sans jugement ni procès,
regagne la prison. Dès son accession au trône, le Roi Abdallah a
amnistié les prisonniers cités ci-dessus. Mais il n'en reste pas moins
de 600 prisonniers en détention arbitraire, parmi lesquels des
Ismaélites, des Shiites et surtout des jeunes accusés d’appartenir aux
salafistes djihadistes (fondamentalistes islamistes).
A son arrivée à l’aéroport du Roi Khaled
le 15/09/2004, le citoyen yamanite Mohammad Jobran n’avait à l’esprit
que « comment expliquer à sa première femme qu’il s’est marié avec une
deuxième femme à Damas ». Mais pour le service de sécurité saoudien la
question est tout autre : Pourquoi ce professeur d’éducation islamique
demeure à Damas aussi longtemps si ce n’est pour participer aux
opérations de transfert de volontaires arabes vers l’Iraq (cette même
accusation a été utilisée à un moment donné contre l’auteur de ce livre
par un parti politique préfabriqué par le Pentagon pour les besoins de
la campagne d’inquisition contre le terrorisme). Jobran est toujours en
prison sans procès ni jugement. Il est l'un des centaines de prisonniers
politiques arabes sans frontières. Comme lui, il y a au moins une
soixantaine de Yéménites dans les prisons saoudiennes. Combien y-a-il d'Iraqiens
ou d’autres nationalités? Et en revanche, combien y a-t-il de détenus
séoudiens dans les prisons syriennes et iraqiennes ?
Qatar
Avant septembre
2001, le ministre des affaires étrangères du Qatar parlait de prochaines
élections en 2002, d’une sérieuse volonté d’édifier un Etat avec des
institutions solides, d’un élargissement du champ des libertés et d’un
contrôle international du processus de démocratisation du pays. Non
seulement ces promesses ont été oubliées, mais de nombreuses
dispositions ont été prises pour limiter les libertés et contrôler les
droits des citoyens.
Ainsi, l’Etat du
Qatar, qui n’a pas été confronté à des actes de terrorisme, hormis un
seul incident perpétré par des non Qataris et des non résidents, a
promulgué des lois arbitraires sous prétexte de protection contre le
terrorisme. La loi n° 3, promulguée en 2004, concernant la lutte contre
le terrorisme, est parmi les plus mauvaises des pays arabes. A la
lecture de son texte, on constate l’élargissement de son champ
d’application à tout acte d’opposition et non seulement de violence.
Le premier article
définit ainsi le terrorisme : « Il s’agit d’une entreprise terroriste si
le mobile du recours à la force, la violence, la menace ou la
peur, est de paralyser les dispositions du Basic Law provisoire
et révisé, ou la loi, ou de menacer l’ordre général, d’exposer la paix
et la sécurité de la société au danger, de saper l’unité nationale ; et
si les conséquences « de l’acte » étant ou pouvant nuire aux gens ; leur
faire peur ; exposer leur vie, leurs libertés ou leur sécurité au
danger ; causer des nuisances à l’environnement, à la santé publique et
à l’économie nationale ; porter atteinte aux institutions,
établissements et biens, publics et privés, ou les occuper ou dégrader
leur fonctionnement ou encore empêcher ou retarder les pouvoirs publics
de mener à bien leurs actions ».
L’article 2, quant à lui, est d’une plus
grande sévérité que la loi pénale à cet égard. Comme par exemple une
sentence de mort à la place d’une condamnation à perpétuité et « dans
tous les cas une condamnation à mort lorsque l’acte perpétré par le
condamné a causé la mort d’une personne ou nécessité l’usage d’une arme
pour commettre le crime ».
L’article 3
prévoit « la condamnation à mort ou à la prison à perpétuité de toute
personne qui constitue, organise ou dirige un groupe ou une organisation
non autorisée et ce, quelque soit son appellation dans le but de
commettre un acte terroriste ».
L’article 6 stipule quant à lui « la condamnation à mort
ou à perpétuité de toute personne qui dirige une organisation ou une
association privée, ayant été constituées conformément à la loi, et qui
en a profité pour pousser à commettre un acte terroriste ».
Cette loi comporte des situations de cas d’urgence avec
l’interdiction de séjour, l’assignation à résidence ou l’interdiction de
se rendre dans des endroits spécifiés (article 13) ; ainsi que la saisie
du courrier, des publications, des colis et des télex ; la surveillance
des communications sous toutes leurs formes et l’enregistrement des
mouvements dans les lieux publics et privés (article 19). Et ce qui est
plus grave encore, c’est que pour ordonner une enquête ou engager un
procès dans les crimes terroristes, le procureur général n’est pas
soumis à la condition de dépôt de plainte ou de demande, comme c’est le
cas dans les procédures pénales (article 17). En outre, la procédure
judiciaire ne dévient pas caduque avec l’écoulement du temps (article
16), et la détention préventive peut atteindre six mois, renouvelables
par le tribunal compétent (article 18).
La loi 17,
promulguée par le cabinet de l’Emir, en date du 02/07/2002, dans le but
de « protéger la société », préconise l’arrestation arbitraire de tout
citoyen ; et ce dans une logique qui nous rappelle la loi de « protection
du front intérieur et de la paix sociale », promulguée par Anouar El
Sadate en 1978, en Egypte, et qui relève le plafond des arrestations
administratives au gré du pouvoir.
Article 1 :
par dérogation aux dispositions du code de procédure pénal,
susmentionné, le ministre de l’intérieur peut, dans les cas de crimes
contre l’Etat, l’honneur, les bonnes moeurs et les usages, décider la
garde à vue d’un prévenu s’il se confirme qu’il existe de sérieuses
justifications à cela et ce, sur la base d’un procès verbal établi par
le directeur général de la sécurité publique.
Article 2: la durée de la garde à vue est
de deux semaines susceptibles de prolongation, une ou plusieurs fois
pour la même période et pour un maximum de six mois. Une prolongation de
six mois est encore possible avec l’accord du président du conseil des
ministres. La durée de la garde à vue est doublée dans le cas d’un
crime touchant à la sécurité de l’Etat ». La durée de la garde à
vue----détention provisoire---La détention provisoire peut donc
durer deux ans et le ministre de l’intérieur a toute latitude de fermer
le local en rapport avec le délit.
D’autre part et selon une politique sans la moindre
rationalité, le gouvernement Qatari a privé 5266 citoyens et
citoyennes de la nationalité Qatarie au mois d’octobre 2004. Malgré les
interventions conjointes d’organismes internationaux et de la commission
nationale des droits de l’homme, la moitié des intéressés n’a pas encore
trouvé de solution ou n’a pas eu entièrement gain de cause.
Jordanie
Pour la vérité et l’histoire, nous pouvons dire que le royaume de
Jordanie détient le record absolu des lois provisoires et
exceptionnelles depuis que l’Etat d’urgence a été proclamé à l’échelle
internationale. Le Royaume de Jordanie s’est empressé de promulguer des
lois provisoires pour venir à bout du peu de liberté que le pays a connu
aux lendemains de la révolte du pain de la fin des années quatre vingt
et de l’accord de Wadi Araba entre la Jordanie et Israël.
Le nombre de ces
lois provisoires a atteint la centaine, soit le tiers des lois et
juridictions du même genre, promulguées au cours de la même période dans
les pays musulmans. Il n’est pas étonnant qu’à la suite de l’offensive
enragée de Sharon et la détermination américaine à garder le royaume
dans la dépendance totale, le jeune roi sacrifie tout ce qui a trait aux
libertés fondamentales.
Egypte
L’Egypte est l’un
des premiers pays à avoir promulgué une loi relative à la lutte contre
le terrorisme (loi 97 de 1992). Cette loi donne à la police plus de
pouvoir que n’en disposent la justice et le parquet, et ce en
contradiction flagrante avec les dispositions de la Constitution, les
usages et les engagements internationaux de l’Egypte.
Ce pays n’avait nul besoin des campagnes d’arrestations
cycliques dans les rangs des Frères musulmans et autres courants
islamistes, comme gage de bonne volonté vis à vis du gouvernement
américain, d’autant que ces arrestations, avec ou sans motif, touchent
particulièrement des éléments modérés (5). La décision de déférer devant
la justice militaire des universitaires et opposants pacifiques, a
constitué un tournant très grave dans les atteintes au respect des
compétences et prérogatives des pouvoirs en Egypte.
Toutes les organisations des droits de l’homme crédibles
sont unanimes à considérer que le gouvernement egyptien persiste à
ignorer les principes constitutionnels et juridiques, fondateurs de la
législation et qui prônent la plus haute considération pour l’homme et
pour tous les hommes, sans aucune exclusive ni distinction entre eux. Et
qui définissent le rôle de l’Etat dans la direction des affaires de la
société et la protection de ses citoyens, sans atteinte aux droits
fondamentaux reconnus par les conventions internationales.
La
constitution et les lois sont tenues d’élargir les conditions et les
perspectives de participation des citoyens à l’action publique dans le
respect des libertés d’opinion et d’expression et des droits
fondamentaux de chacun. Or les nouveaux amendements constitutionnels et
notamment les articles 37, 56, 76 ainsi que l’article 179, (stipulant
que le Président de la République est habilité à déférer tout crime de
terrorisme à n’importe quelle juridiction), sont en contradiction avec
la Constitution et notamment ses articles 41, 44 et 45, ainsi qu’avec
quatre conventions internationales auxquelles l’Egypte a adhéré et
qu’elle est tenue de respecter.
Cette situation a conduit à déférer
devant la justice militaire près de quarante universitaires, des
médecins et des hommes d’affaires pour des charges contraires à toute
logique et qu’aucun esprit saint ne pourrait accepter. Quoique les
prévenus aient été innocentés par la justice civile, ils ont été
poursuivis par la justice militaire près d’une année et demie.
Cette dernière, se livrant à des tentatives mesquines de chantage
politique qui la discréditent et lui dénient toute indépendance et toute
constitutionnalité, avait procédé à chaque audience au renvoi de la
prononciation du verdict à l’audience suivante.
Nous
avons assisté ces dernières années à l’aggravation du phénomène de
falsification de la volonté des électeurs et des résultats des élections
et des référendums. Ce qui a pour conséquence de développer la suspicion
sur la légitimité des législations qui en sortent. De même qu’on assiste
à une aggravation des pressions sur la justice, le dédain de ses
représentants et le mépris de leur indépendance par le pouvoir exécutif.
D’autre part, nombre d’agressions physiques perpétrées
contre des juges pour leur indépendance et leurs positions hostiles à la
politique du gouvernement, n’ont jamais été réglées. Tout cela se passe
alors que le pays continue à subir depuis 1981 l’Etat d’urgence et que
les lois contraignantes, contre les libertés d’opinion et de diffusion
continuent à sévir et à faire des victimes. C’est à ce titre que la
journaliste Howeida Taha a été condamnée à la prison pour avoir
réalisé une émission télévisée sur la torture en Egypte et que le
blogueur Abdel Krim Nabil Souleyman a été condamné à 4 ans de prison, au
motif qu’il a manqué de respect pour les religions et offensé le
président de la République.
Enfin, quatre rédacteurs en chef de journaux non
gouvernementaux ont été condamnés à une année de prison pour diffamation
du chef de l’Etat. Mentionnons les contraintes à la formation de partis
politiques et d’associations, ainsi que les tentatives permanentes pour
domestiquer certaines d’entre elles par les méthodes les plus
diverses, de marginaliser l’opinion publique internationale en
instituant un conseil national pour les droits de l’homme, aux
prérogatives limitées et plafonnées.
Nous n’avons pas vu ce conseil réagir à
la légalisation et à la constitutionnalisation de l’Etat d’urgence. Au
contraire, la CADH et les ONG ont été empêchées d’assister aux procès
devant la justice militaire. Des centaines de personnes ont été
incarcérées ces derniers mois, accusées d’appartenir aux frères
musulmans ou pour d’autres motifs. L’un d’entre eux, Khaled Hamza,
rédacteur en chef du site Internet des frères musulmans, a été
l’interlocuteur de la mission de la CADH. C’est ainsi que cette dernière
a décidé de lui conférer le statut de membre d’honneur pour ses efforts
et son action discrète et grandiose pour la défense des droits de
l’homme et des libertés en Egypte.
Yémen
L’exemple yéménite
est une illustration parfaite de la soumission, en temps de
mondialisation de l’Etat d’urgence, comme si c’était pour s’amender de
ses positions au cours de la seconde guerre du Golfe. Les responsables
yéménites expliquent la position de leur gouvernement par le fait que
leur pays a été partie prenante dans plusieurs attentats ayant visé les
intérêts occidentaux, et de ce fait susceptible d’être victime des
réactions américaines au cas où il ne collaborerait pas d’une manière
complète avec leur administration. Mais que signifie la coopération
totale : est-ce à dire que le gouvernement yéménite demande de
l’administration américaine de liquider ses propres citoyens sur le sol
yéménite ? Ou bien que le Yémen devienne le pays qui compte le plus de
détenus (100 sur 275) à Guantanamo ?
Cette politique de dépendance conduit à notre sens à des réactions
incalculables en matière d’hostilité à l’Occident en général, avec son
bien et son mal. Le meurtre des médecins américains nous donne une idée
sur les réactions extrémistes à des politiques extrêmes dans leur
suivisme.
Selon les chiffres qui nous sont
parvenus le mois dernier, il y a au Yémen plus de 900 détenus hors du
contrôle de la justice. Parmi les spécificités tragiques yéménites,
l’existence de prisons privées à l’intérieur des prisons officielles,
dont l’exemple des Jaâchen sûrement difficile à comprendre pour un
citoyen tunisien. Il existe au Yémen, en dehors de l’Etat mais aussi à
son ombre, l’exemple du Cheikh et de ses agents qui pratiquent de
nombreuses méthodes de répression et de terreur, comparables à celles
pratiquées par des services officiels dans d’autres pays. Ces
« autorités » à l’intérieur d’autorités officielles, un Etat dans
l’Etat, constituent un handicap sérieux devant les droits du citoyen.
Ainsi les esclaves d’un chef de tribu mauritanien ou l’armement des
Janjaouids au Darfour ne constituent pas des exceptions. Dans de
nombreux pays arabes, nous vivons toujours à l’ombre des potentats
sociaux qui assistent et soutiennent les potentats des services de
sécurité dans la réduction des droits fondamentaux des citoyens.
Le règlement des
problèmes avec la mentalité sécuritaire et militaire fausse, malgré la
présence d’institutions civiles, le rôle de ces institutions et en fait
« un faux témoin » des violations des droits humains, économiques,
politiques ou tribaux. Cette logique a été flagrante au cours des
événements qui ont ensanglanté Saâda et dans lesquels la société civile
yéménite a été marginalisée, avec préméditation et détermination. Ceci
empêcha l’exercice de toute tentative interne de bons offices et obligea
à recourir aux services d’un pays arabe du golfe. Comme si le clapet de
sécurité intérieur n’était pas reconnu et ne pourrait être autorisé qu’à
manifester pacifiquement pour demander l’arrêt de la guerre. Les
violations enregistrées au cours de ces événements demandent à
constituer une commission d’enquête, nationale et civile, afin que les
responsabilités soient déterminées et afin aussi d’alléger les
souffrances des victimes.
Irak
Les forces
américaines et alliées ont occupé l’Irak sans aucune couverture des
Nations Unies. Je m’étais immédiatement déplacé en Irak en ma qualité
d’observateur de la situation des droits de l’homme dans ce pays sous
occupation, tout comme l’a fait la Commission Arabe des Droits Humains
auparavant en y envoyant une mission pour s’enquérir de la situation du
peuple irakien soumis à un embargo inique. J’avais écrit à l’époque : « les
forces d’occupation ont garanti toutes les conditions objectives de la
destruction et du désordre ».
Actuellement, il y a plus de quatre millions d’irakiens déplacés et
émigrés, plus de 700.000 morts, plus d’un million d’invalides et de
blessés depuis le début de l’occupation et quelques 26.600 prisonniers
et détenus dans les prisons américaines et irakiennes. Les richesses
pétrolières irakiennes sont en passe d’échapper à leurs propriétaires
légitimes à travers un projet de loi qui risque de les livrer pour des
générations aux compagnies multinationales, privant ainsi le peuple
irakien d’un développement économique durable, seule alternative à sa
misère actuelle et unique moyen de le rétablir dans sa santé perdue.
L’Irak est confronté actuellement à une confessionnalisation de ses
institutions et du discours politique, un chauvinisme dans le discours
national du gouvernement et de l’opposition, l’assassinat des
scientifiques, des cadres et des journalistes, et à une corruption
jamais égalée dans le monde en 5 ans d’occupation. L’administration
américaine a donné aux démocrates du monde l’exemple de ce qu’on ne doit
jamais entreprendre ou s’y impliquer.
Palestine
Le peuple Palestinien a été
sacrifié sur l’autel de la guerre contre le terrorisme et ses sacrifices
ont permis de freiner l’agression américaine contre les pays de la
région. L’Europe, qui a respecté 3 minutes de silence à la mémoire des
victimes américaines, n’a pas suivi le simplisme stupide de
l’administration américaine qui a associé le combat des palestiniens au
terrorisme international et
habillé
Ariel Sharon des
oripeaux de l’homme de paix.
C’est à cet autel qu’on a assassiné le droit international humanitaire
en plein jour, à travers le crime d’une guerre systématique menée par
l’armée d’occupation depuis le début de l’Intifada. Les forces
d’occupation israéliennes entreprennent la destruction de maisons, les
assassinats ciblés et prémédités extrajudiciaires, exercent un blocage
sanitaire et sur les denrées alimentaires à l’encontre des individus, la
spoliation des terres, l’attaque de terres agricoles, l’assassinat des
enfants et des civils d’une manière tout à fait normale, sans la moindre
dénonciation ou condamnation de quiconque, et ce avec la complicité
américaine. Il y a actuellement quelques 12.000 prisonniers et détenus
palestiniens et arabes dans les prisons israéliennes. Un mur d’apartheid
et un encerclement de la bande de Gaza privent la population de
nourriture, de médicaments et de tout moyen de survie.
Israël a, au cours des huit
dernières années, commis tous les crimes graves listés dans la
convention de Rome. Sans aucun doute, l’administration américaine et ses
alliés assument une lourde responsabilité dans l’impunité actuelle et la
poursuite de ce lent génocide contre le peuple palestinien.
L’entité sioniste
a fait tout ce qu’elle pouvait et mobilisé toutes ses forces pour
anéantir définitivement la cause palestinienne. Des responsables de la
communauté juive à l’étranger ont tout entrepris pour lier lutte contre
le sionisme et antisémitisme et pour couvrir l’extrémisme américano
sioniste, même dans les milieux des organisations non gouvernementales.
Pourtant, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ont été
prouvés et attestés contre les principaux responsables de l’Etat Hébreu.
Il y a toujours une volonté farouche pour protéger l’enfant chéri de la
domination occidentale sur le monde arabe. Il nous faut imaginer chaque
jour de nouveaux moyens de lutte et de poursuite, afin de créer un
équilibre minimum entre le crime et le châtiment. Il y va non seulement
du crédit du mouvement international pour les droits de l’homme, mais
aussi des fondements de la conception occidentale du droit
international.
Bahreïn
De ce sombre
tableau, nous avons cru pouvoir excepter le Bahreïn, d’autant que les
mesures d’amnistie, qui ont créé une dynamique sociale très avancée, ont
mis fin à la peur et à la méfiance et ouvert de nouvelles perspectives
pour l’avenir. D’un autre côté, les conservateurs ont su profiter des
événements de septembre. Ils ont réclamé l’arrêt des réformes, la
prudence dans la reconstitution de l’institution législative et la
nécessité pour que l’amnistie recouvre aussi les crimes graves,
imprescriptibles, tels que la torture et le meurtre extrajudiciaire.
Ainsi, selon le décret 56 de l’année 2002, qui explique certaines
dispositions de la loi 10 de l’année 2001, l’amnistie concerne les
crimes commis par un fonctionnaire public, civil ou militaire, quelque
soit le niveau de sa participation dans le crime, principal ou
secondaire, et quelque soit la nature du crime.
La
loi organisant la presse, l’impression et l’édition, promulguée un jour
avant les élections législatives, stipule dans son article 6 et 77, des
choses contradictoires avec le principe de la transparence démocratique
et comprend des contraintes injustifiées aux journalistes les exposant à
de durs châtiments.
Le Bahreïn a connu
de nombreuses vagues d’arrestations ces dernières années et après avoir
vidé ses prisons. J’ai vu personnellement, il y a deux ans, comment les
services de sécurité se sont comportés avec un rassemblement pacifique.
Ils ne se sont pas contentés d’utiliser des bombes lacrymogènes, de
recourir aux bastonnades, aux coups de feu et aux arrestations, mais
nous ont mis sous le contrôle d’hélicoptères et un siège policier
étranglant durant des heures.
Libye
La pénitence de
Kadhafi constitue le nouveau modèle « du rapport de l’administration
américaine et la plupart des gouvernements occidentaux » aux droits de
l’homme. Depuis que le Colonel libyen a rejoint l’orchestre du chantage
de « la guerre contre le terrorisme » et obtenu un certificat de bonne
conduite, il n’est plus tenu d’apporter le moindre changement à sa
gestion des droits de l’homme dans son pays. Nous en avons une bonne
illustration à travers l’arrestation de 14 militants pour les droits
civiques en date du 16/02/2007. Au cours du procès de ces derniers, nous
avons constaté, le mois dernier, pour la septième fois consécutive, que
deux des prévenus, Jomâa Boufaied et Abderrahman Al Ketioui, n’ont pas
été présentés au procès, ce dont nous nous inquiétons beaucoup.
Mondialisation de l’Etat
d’urgence
Ce rapport n’est pas exhaustif.
Nous n’avons pas tout dit sur les violations dans les pays cités et nous
n’avons pas cité certains autres, par manque de temps. Mais il convient,
à ce niveau, de mentionner « la traduction arabe de la mondialisation de
l’Etat d’urgence », et ce sur tous les plans. Ainsi, nous avons
aujourd’hui ce qu’on peut appeler « les prisonniers arabes sans
frontières », un phénomène qui intéresse quelques 10.000 personnes,
allant du Pakistan à la Californie, présentes dans tous ces pays et chez
leurs voisins immédiats. En Syrie, il y a des prisonniers irakiens et
saoudites, alors qu’en Irak, il existe des prisonniers arabes de toutes
nationalités.
Au Koweït, il y a des prisonniers irakiens et d’autres
nationalités ; en Arabie Saoudite des prisonniers yéménites, irakiens,
des pays du golfe et autres. En Egypte, des prisonniers soudanais, comme
il y a des prisonniers arabes en dehors des pays arabes en grand nombre.
Il y a aussi un
phénomène qu’on peut appeler « prisons sans frontières », tel que
le camp de Guantanamo ou les prisons secrètes existant en Jordanie,
Roumanie, Pologne et de nombreux autres pays du monde.
Mais le chiffre le
plus important des ‘prisonniers arabes sans frontières’ reste celui de
Guantanamo :
25 Algériens, 108 Yéménites, 8 Syriens,
11 Tunisiens, 132 Saoudiens, 9 Soudanais, 6 Bahreïnis, 2 Somaliens, 4
Egyptiens, 2 des Emirats arabes unis, 6 Iraquiens, 5 Jordaniens, 12
Koweitiens, un Libanais, 11 Libyens, 3 Palestiniens, 9 Marocains, 3
Mauritaniens, et un Qatari de la tribu d'Al Marri, ayant entre temps
perdu sa nationalité avec 5700 Qatari de sa tribu déchus de leur
nationalité.
Il existe aussi ce
que l’on peut appeler « interrogatoires sans frontières » et
selon lequel des agents du FBI peuvent venir dans nombre de pays arabes,
nous en avons connus cinq, pour participer aux interrogatoires avec les
agents locaux. Ainsi, nous sommes passés de la mondialisation sous la
férule unique de l’Amérique à ce que l’on peut appeler « les
violations graves et sans frontières des droits de l’homme », la
mondialisation de l’Etat d’urgence, de la torture, des arrestations
arbitraires et des prisons extrajudiciaires et enfin au meurtre
extrajudiciaire.
Il
existe actuellement dans le seul Irak, huit foyers ou centres pouvant
tuer et causer ainsi la mort extrajudiciaire. Il n’est pas étonnant que
les forces d’occupation y soient comprises, en même temps que le
ministère de l’intérieur, à côté d’autres organisations terroristes. Le
crime organisé a sa part dans les enlèvements et les demandes de rançon
et dans l’assassinat des victimes, au cas où leurs familles ou des
parties politiques ne paient pas la rançon.
Aperçu géopolitique
Après ce bref aperçu des
conséquences immédiates sur les droits de l’homme dans le monde arabe,
nous allons essayer de dessiner les grandes lignes de la situation
géopolitique par rapport aux libertés fondamentales et des droits de
l’homme.
Le besoin qu’a l’administration
américaine des services de sécurité arabes dans ses guerres étrangères,
a permis la réhabilitation de ces services et rendu le discours
américain sur la démocratie une risée pour tout le monde et discrédité
par les gens les plus simplistes.
Il est clair que le résultat
fondamental, aux plans psychologique et politique, de l’échec du modèle
occidental des droits de l’homme a permis de libérer les petites
dictatures de leurs chaînes. Celui qui institue le Camp X Ray n’est pas
capable de réclamer la fermeture des prisons arabes et israéliennes de
triste réputation. Tout comme celui qui promulgue le Patriot Act ne peut
s’opposer aux lois d’exception dans le monde arabe. Les droits de
l’homme ne sont plus dans le discours officiel américain que des mots
creux, vides de sens, utilisés pour faire chanter ses ennemis politiques
à travers le monde.
Le système politique arabe, après
avoir échoué dans son combat pour le développement et l’unité arabe-
le vote syrien, en faveur de la résolution 1441, au nom de l’ensemble
arabe- n’a plus rien à dire en matière de souveraineté,
d’indépendance et d’autonomie de décision. Les bases américaines se
multiplient dans les pays du golfe et la presqu’île arabique. Les
services secrets américains sont présents dans les centres
d’interrogatoire dans le monde arabe. Leurs collègues arabes sont au
petit soin avec eux et ne leur refusent rien, bien qu’ils sachent
pertinemment le haut degré de la collaboration israélo- américaine.
Le refus de la plupart des
régimes arabes de compter sur leurs peuples et leur choix de privilégier
la coopération avec l’administration américaine dans ses projets
régionaux, a fait d’eux, non seulement des pouvoirs qui violent les
droits de leurs citoyens et refusent toute réforme ou amélioration, mais
aussi des producteurs de la violence sociale, avec toutes les
conséquences sur la paix civile et internationale.
Que faire ?
Dans cet état général de ruines,
est-il possible de faire quelque chose aux plans arabe et international,
ou bien sommes-nous, tous, gouvernements et gouvernés, sortis de la
dynamique de l’histoire ?
Il est certain que l’effondrement
de l’ordre arabe va laisser des traces sur les sociétés, mais sans aller
jusqu’à déterminer l’avenir des peuples. Certes, ces peuples ont perdu
beaucoup de leur dignité, de leur conscience et de leur capacité à
réagir et à prendre des initiatives, sous le coup de la tyrannie, de la
corruption et de la mainmise des services de sécurité. Malgré cela, il
faut croire que le suicide collectif n’est pas un trait de caractère
arabe et n’appartient pas à la culture orientale qui interdit toute
forme de suicide sous quelque prétexte.
C’est ce qui nous rend confiants
et nous permet de penser que la situation actuelle, aussi dégradée
soit-elle et même accompagnée d’un certain racisme parfois et d’un repli
sur soi, avec en réaction, un extrémisme aveugle, constitue le creuset
et l’alchimie de la vie ; et peut de ce fait constituer les semences de
l’avenir pour nos enfants.
Il y a néanmoins cette question:
pouvons-nous y jouer un rôle ou bien notre génération a-t-elle déjà joué
le sien ?
J’ai eu l’occasion de répéter au
cours de mes dernières interventions, qu’il serait difficile pour les
petites chapelles de défense des droits de l’homme, pour les
groupuscules politiques et les syndicats taillés sur mesure, de répondre
aux défis de l’étape. Une telle mission exige que l’on reconsidère les
programmes et les stratégies d’action des Organisations non
gouvernementales au plan arabe et international. L’obéissance du pouvoir
politique à la loi du plus fort, la capacité à annihiler la résistance
des gouvernements, l’illégitimité de la plupart des pouvoirs exécutifs
arabes et les tentatives d’intervention directe des Etats-Unis dans les
politiques des pays de l’OTAN, ont donné aux représentants de la société
civile un rôle central dans la résistance civique pour la défense des
droits et des libertés. Ce contre pouvoir qui ne se limite plus au rôle
traditionnel d’intermédiaire entre l’Etat et la société et le clapet de
sécurité contre la violence intérieure et le lien entre les peuples, les
cultures, ainsi que la dernière citadelle pour la défense de la
solidarité internationale. C’est devenu même, selon l’expression de
Mahmoud Mohamed Salah et Morot Doufargues, porte parole officiel d’une
éthique universelle agressée par l’ordre mondial actuel dans ses
constituants fondamentaux, économiques, politiques et militaires.
L’agression de l’Irak fut le
début d’une nouvelle étape dans laquelle la loi de la force a écrasé la
force de la loi. La réponse à l’arrogance de la force exige le passage à
un rassemblement politique et associatif des voix hostiles à la
domination américaine et qui défendent leur droit à la différence : les
syndicats progressistes, les agents des organisations humanitaires et de
bienfaisance, les intellectuels critiques et l’homme de religion
résistant, tout comme le parti politique et l’Organisation non
gouvernementale. Toutes ces forces doivent assumer la responsabilité de
reconstituer les réseaux de lutte et de défense de la dignité humaine.
Et ce à un moment crucial de déliquescence politique et de délitement
institutionnel accompagné de tentatives d’exploiter une situation arabe
très détériorée, pour consolider l’exploitation et la tyrannie à
l’échelle mondiale.
Pour répondre aux défis réels de
« la mondialisation de l’Etat d’urgence », c'est-à-dire la tragique
victoire de la barbarie dans les esprits, les comportements et les
institutions, il nous faut avant toute chose procéder à la construction
d’un vaste front démocratique à l’échelle mondiale (6).
1- Haytham Manna : les
conséquences de la politique américaine des droits de l’homme sur la
situation arabe. Conférence à Manama, à l’invitation de l’association
Bahreini des droits de l’homme.
Voir aussi du même auteur, le
livre : Les Etats-Unis et les droits de l’homme.
2- Talal Khaldi : une heure et
demi qui ont bouleversé le monde : l’automne de Damas et les nouveautés
internationales, Revue Moukarabat, numéros 4 et 5, 2002 ;
3- Témoignage de Ahmed Hamid
Saïd : 31/01/2002, archives de l'ACHR.
4- Du témoignage de Khaled Al
Dosari, 22/09/2002, archives de l'ACHR. Le dossier de k. Al dosari
n’était pas encore clos quand les autorités jordaniennes avaient arrêté
le 24 Ramadhan l’ingénieur informaticien Yasser Fethi Ibrahim Ferihat le
déférant devant la cour de sûreté de l’Etat. Le ministère de
l’information jordanien avait évoqué à l’époque son rôle dans
l’assassinat du diplomate américain Foli.
Des aveux ont été arrachés à la
victime sous la torture et ont conduit à son inculpation pour un usage
strictement de désinformation médiatique. La victime a été déférée
devant la cour de la sûreté de l’Etat et condamnée avec Salem Sâad Salem
(ressortissant libyen) à mort, le 11/03/2002.
5- Voir aussi sur le même sujet :
Maha Youssef, Imed Moubarek et Mustafa Al Hassan : les lois d’exception
et le droit à l’association en Egypte : ACHR, publications Eurabe,
Paris, 2002.
6- Voir : Haytham Manna : La
justice ou la barbarie, Al Ahali et ACHR, Eurabe, paris, 2006.
Traduit de l’arabe par Ahmed
Manai |